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Full text of "Ecologie Décomplexée"

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L’ECOLOGIE 
DÉCOMPLEXÉE ! 

JLa percée c(e& ci\let\4c*^ • 











Pierre (Pica) pour son dessin original 

Éditions Bambou pour leur autorisation 

Lydie Wallon pour le graphisme et la mise en page 

Les lecteurs-testeurs : Jean-Marie, Étienne, 
Anne, Chantal, Julia, Emma, Lisa, Lydie 


L’ÉCOLOGIE DÉCOMPLEXÉE 

Tous droits de reproduction, traduction, 
et adaptation réservés pour tous pays. 
2019, Daniel Mathieu 

Illustration de la couverture : PICA 
Mise en page : Lydie A. Wallon (www.2li.fr) 


2 


fa. qjuxi /e, uuvc c’cAi La ^Ixuua ci (xi ffauH dxi L’hjommxL; qjn’un fucUi^uyn 
poA&xi cUl Lui d moi ci qu'un cüwmxL dxL maiuAiixL Aoii nottixi cjommxüixjL. 

Henry Thoreau 


lia c@ftwqajb(xL ApjcjdtAxL a'caL LminuxL jfucüimi nouA AanA qjuxL nouA nouA 
cjl AjcndionA compiin, ci cxüJxl tAaqjcjdixL LmaqinaiAxL fwuAAaii aiAÂmxLni 

dxwcnik. une. hjéxxlitxL bhuialxL quxi nouA connaii/ionA 

RachelCarson 


Quand /' cniundA Lxl mot Apjcxàali&ixL, [xl ajoâa mon hxwolvcx. 

Si Lxl ApxirixzIi&ixL gaL éminent, tinxi. 

Pierre Fournier 


3 


AVANT TOUT 


Si je n’étais pas persuadé qu’encore trop d’humains négligent 
ou minimisent l’ampleur de la crise environnementale, je n’aurais 
pas écrit ce livre. Si je n’avais pas derrière moi quarante-neuf 
ans de conviction écologiste, je n’aurais pas osé l’écrire. 

L’eau et les forêts m’ont toujours fasciné. À neuf ans, je 
pouvais passer des journées au bord de la Loire, ma petite 
canne à pêche en main, très modeste prédateur de goujons, 
mais émerveillé par ce monde plein de vies, de lumières et 
d’odeurs. 

Adolescent (mes parents avaient un chalet à Saint-André- 
les-Alpes), j’adorais filer sur un sommet pour y passer une heure 
à contempler la beauté de la montagne; ensuite, je descendais 
au pas de course, histoire de me donner le temps de courir le 
Verdon pour traquer les truites. 

L’âge n’a rien changé à l’affaire : je traverse toujours les 
rivières auvergnates en me trempant jusqu’à la ceinture; au 
sommet des volcans éteints, je retrouve mes sentiments de jeune 
homme, tout cet amour pour une planète si belle et si fragile. 

Je me souviens encore de mes camarades de l’UNEF — 
presque tous communistes — dont le leitmotiv était «Daniel, 
l’environnement c’est bien, mais... ». Mais... il y avait le social, 
l’emploi, la croissance; l’environnement, c’était pour plus tard. 
Plus tard, c’est peut-être trop tard. 


4 


Je me souviens aussi de mes amis étudiants qui me 
«vannaient», toujours avec les mêmes adjectifs : passéiste, 
nostalgique, catastrophiste, parfois même réactionnaire. 

Et aujourd’hui... Pas facile d’écrire un livre sur l’écologie ! 

D’abord, on arrive en millième position derrière les grosses 
pointures, Rabhi, Reeves, Pelt... 

Ensuite, on n’a qu’un verre d’acide à offrir à la soif du lecteur, 
puisque le sujet provoque, en général, exaspération, inquiétude, 
révolte, déprime. 

Voilà deux décennies que je touille dans ma tête ce petit 
bouquin, sans oser le servir à table, mais comme je vois se 
profiler le bout de mon sentier je me dis qu’il est temps d’aboutir 
avant de me retrouver à manger les pissenlits par la racine — ce 
qui ne serait pas une indignité pour un amoureux des végétaux. 

Même après une bonne soixantaine d’années d’existence, 
on reste surpris par le modeste bagage d’une vie : le mien se 
résume à quelques convictions indéracinables, un savoir sans 
cesse en mouvement, peu de certitudes. Mais dans ce « peu » il 
y a celles que la Terre est belle et irremplaçable, que la plupart 
des humains sont de braves gens, que la plus grande richesse 
c’est le partage, et la transmission. Car transmettre, n’est-ce pas 
l’une des raisons de se réjouir de la vie? 

Alors, en vertu de ces trois certitudes, je vous offre ce livre, 
à vous qui doutez, vous qui êtes indifférents ou incrédules, vous 
qui êtes déjà convaincus, et même à vous qui êtes hostiles. 

Personne sur cette planète ne sait si nous avons franchi 
le point de non-retour écologique, malgré tout, ne perdons 
pas espoir : des millions de fourmis «vertes» peuvent encore 
démonter, grain par grain, la broyeuse ultralibérale. 


5 


TABLE DES MATIÈRES 

I. LES MOTS EN QUESTION 8 

II. UN PEU D’HISTOIRE 11 

III. Y A-T-IL UN PROBLÈME AVEC L’ENVIRONNEMENT? 15 

IV. CHACUN A RÉAGI À SA FAÇON 19 

V. POURQUOI NE SOMMES-NOUS PAS TOUS ÉCOLOGISTES? 27 

VI. OUVRIR SON ESPRIT 33 

VII. POURQUOI AGIR? 38 

VIII. COMMENT AGIR? 40 

IX. DES RAISONS D’Y CROIRE 49 

X. DIALOGUE 

XI. CHAPITRE JEUNES HUMAINS 59 

XII. SE FAIRE UNE OPINION (lectures) 61 

XIII. CONCLUSION 64 

ANNEXE 1 69 

ANNEXE 2 71 

ANNEXE 3 76 

ANNEXE 4 78 

ANNEXE 5 96 

ANNEXE 6 104 


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I. LES MOTS EN QUESTION 


Ne pensez pas que le problème des mots est secondaire, car 
ils sont au cerveau ce que l’air est aux poumons : ils l’environnent, 
le nourrissent et, parfois, l’empoisonnent. 

Avez-vous une idée du nombre de mots que vous respirez 
dans une journée? Et de la même façon qu’une goulée d’air 
prend la forme de nos poumons, le mot peut s’adapter à nos 
désirs. 

Comme je sais que certains essaieront de faire dire à mes 
mots tout autre chose que ce que j’avais pensé, je vous propose 
un outil de décryptage. Les grammairiens vont sans doute faire 
la gueule devant ma petite classification... 

Je distingue quatre types de mots : 

le mot-pantoufle 
le mot-mue de cigale 
le mot-cigale 
le mot-grigri 

Les mots-pantoufles constituent l’essentiel des colonnes du 
dictionnaire. Ils sortent de notre bouche, de notre stylo ou de 
notre clavier, sans qu’on réfléchisse vraiment, comme on enfile 
une bonne vieille pantoufle... Ce texte en est truffé. 

Le mot-mue de cigale est celui qui a eu du jus, de la pulpe, 
mais qu’un usage abusif a vidé de sa chair. Dans le Midi, à 
la belle saison, on voit ces formes transparentes accrochées 


8 


aux troncs des pins, abandonnées là par les cigales, fantômes 
silencieux. Voilà ce qui menace les mots écologique, transition, 
avant-garde, modernité... Voyez comme le « indignez-vous» de 
Stéphane Hessel a été vampirisé et s’est affadi. 

À l’inverse, le mot-cigale c’est celui qui chante. Le temps 
d’un été, ou bien plus, il a toute sa puissance. Croquez-le cent 
fois, il a toujours autant de goût. Il est dans toutes les bouches : 
numérique, réenchanter, fusionnel, ville-monde, insoumis,... 

Le mot grigri c’est le mot qu’on jette au visage de son 
adversaire, par exemple un trublion écolo-anarchiste, et qui 
l’anéantit, le méduse, en même temps qu’il enveloppe son 
utilisateur dans une aura protectrice de savoir, de modernité, 
d’humanisme clairvoyant. 

Parmi ces mots talismans, les plus efficaces sont moderne, 
progrès et développement (voir détails en annexe 4). 

On pourrait rajouter le mot-judas, celui qu’on amène fa- 
cilementàtrahirsonsens. Ainsi lafameusedoublette « sustainable 
development» traduite par développement durable, aurait dû 
donner en français développement supportable. La traduction a 
volontairement renoncé à cette dernière formule, politiquement 
incorrecte... 

Pour en revenir au sujet de ce livre, nous devrions distinguer 
l’écologie de l’écologisme. 

Le mot écologie a été créé par Ernst Haeckel en 1866; il 
désigne la science écologique, c’est-à-dire l’étude, par un 
écologue, des milieux naturels, des êtres qui y vivent et de leurs 
rapports avec ces milieux. 

L’écologisme, plus récent, est le fait des écologistes; 
il désigne à la fois une pensée, une manière de vivre et une 
tendance politique. Ce livre n’est donc pas un texte écologique, 
mais plutôt un abrégé écologiste, et polémique. 

Pour clore ce chapitre, on pourrait se poser une question : 
faut-il trouver un remplaçant à écologiste , tant ce mot a pris, 
dans la bouche de certains, une connotation méprisante? Quel 
journaliste ou politicien oserait publiquement parler de socialos 


9 

















ou de fachos, alors qu’il ne fera pas tant de manières pour parler 
d’écolos? 

Et si nous adoptions un terme qui jouerait plutôt sur une 
image qu’une idée scientifique? Chiendent me plairait bien : 
nous serions les Chiendents, enracinés à notre planète et brûlant 
de (re) verdir tous les sols. 


10 



II. UN PEU D’HISTOIRE 


Avant la création du concept d’écologie (1866), il paraît 
hasardeux de parler d’écologistes. Jusque-là, on rencontre des 
auteurs sensibles aux beautés de la Nature et, parfois, inquiets 
de leur devenir, comme Jean-Jacques Rousseau dans les 
Rêveries d’un promeneur solitaire. 

Parmi les pionniers de cette littérature, Thoreau, Muir et 
Reclus se détachent; trois érudits passionnés d’environnement, 
chercheurs exigeants, hommes de terrain et doux excentriques. 

Henry Thoreau ( 1817 - 1862 ) a abandonné sa ville, 
Concord, pour une cabane sur les bords du lac Walden. De 
cette expérience d’un an et demi, il tire un livre, Walden 
(1854), merveille de cocasserie, de poésie, de réflexion sur la 
condition humaine et son rapport à la nature. On lui doit aussi La 
désobéissance civile (1849). 

Parenthèse : je m’étonne encore que Thoreau soit une 
figure majeure et admirée aux USA. Soit les américains sont 
schizophrènes, soit nous n’avons pas lu les mêmes livres. 
Comment le pays du Big Mac, de la bagnole à tous crins et 
de la CIA, peut-il révérer un gars qui a appelé à la simplicité 
volontaire et à la désobéissance civile? 











John Muir (1838-1914) est un amoureux éperdu de 
la nature. Botaniste, géologue, il se lance, tout seul, dans 
des odyssées pédestres inouïes — à l’époque, ni téléphone 
satellitaire ni Mondial Assistance — dont il tire des récits de 
voyage savoureux, en particulier le délectable Mille cinq cents 
kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde 1867-1869 
(1913). 

On lui doit la création du parc du Yosemite et il a soutenu 
F.V.Hayden pour celle du Yellowstone, le premier de tous, en 
1872. Son amour inconditionnel de la nature a peut-être écourté 
sa vie, car il s’est sans doute consumé de désespoir après 
l’échec de la tentative de classement de la magnifique vallée de 
Hetch Hetchy, qui sera engloutie par un barrage. 

Élisée Reclus (1830-1905), géographe libertaire, 
voyageur de folie, grand arpenteur du monde et précurseur de la 
géographie moderne, a clairement exprimé ses craintes quant à 
la dégradation en cours de l’environnement dans L ’homme et la 
Terre (1905). Ceux qui le liront pourront constater qu’il est sans 
doute l’inventeur de la géopolitique. 

Spécialiste reconnu, son seul défaut fut d’être soupçonnable 
d’anarchie, ce qui lui a valu d’être ignoré, au bénéfice de son 
grand rival Paul Vidal de la Blache. 

Il n’est pas simple de désigner les fondateurs de 
l’écologisme, parce qu’on est amené à choisir, et donc à écarter 
des personnalités remarquables; par exemple, Ellen Richards 
(mère de l’écoféminisme) ou Nicholas Georgescu (père de la 
bioéconomie). 

Si l’on peut considérer Henry F. Osborn — avec son terrible 
La planète au pillage (1948!) — comme le premier lanceur 
d’alerte, c’est à Rachel Carson, scientifique militante, et Muray 
Bookchin, théoricien virulent, que l’on doit l’affirmation de la 
pensée écologiste. 


Rachel Carson, quelle femme! Première écologiste à 
avoir connu une notoriété médiatique. Biologiste, zoologiste, 
elle part en guerre contre les « biocides » — elle refuse le terme 
pesticides — et en deux livres ( Cette mer qui nous entoure et 
Le printemps silencieux) fait un tel raffut qu’elle finit par obtenir 
l’interdiction du redoutable DDT. 

Je suis persuadé que si un cancer du sein ne l’avait pas 
terrassée à 56 ans elle serait devenue la figure emblématique 
de l’écologisme. 

Muray Bookchin c’est l’anar cool qui, sous ses allures 
négligées, cache une intelligence aiguë. Fondateur de l’écologie 
sociale radicale, il tape dur. Exemple, ce missile qu’il expédie 
en 1952 : «La croissance à tout prix entraîne un cancer de la 
biosphère. » 

On imagine comment cela a été reçu à l’époque... 

Avec eux se forme ce que les anglais appellent un « stream 
of consciousness», un courant de conscience(s), qui irrigue 
jusqu’à la société française, d’abord souterrainement*, avant de 
jaillir une fois que mai 68 afait sauter la croûte des conservatismes. 

Dans les années 70 c’est le feu d’artifice : tout va être dit, tous 
les talents contribuent à l’élaboration de la pensée écologique. 
Cette littérature, jusque-là ignorée, devient abondante. Et 
pourtant... 

Des auteurs, aussi brillants qu’intelligents, ont beau beurrer 
la tartine de la pensée, la société civile s’en bat l’œil et les 
politiciens détournent le regard, méprisants. Cette décennie de 
l’espoir va faire place, petit à petit, à une période marquée par le 
déni des hommes de pouvoir et l’échec des écologistes à faire 
comprendre aux humains le sérieux de la situation. 


*Par exemple, qui, dans les années 60 a lu Jean Dorst ou Jacques 
Ellul? Pas moi, en tout cas : j’ai fêté mes dix ans en 1961 ! 


12 


13 



Pourtant, les livres étaient là : 

Jean Dorst (ornithologue), Avant que nature ne meure 
(1964) 

Paul Ehrlich (entomologiste, écologue), La bombe P... 
(1968) 

René Dubos (agronome, biologiste) & Barbara Ward 
(économiste), Nous n’avons qu’une Terre (1971) 

Club de Rome (économistes et scientifiques), Halte à la 
croissance (1972) 

René Dumont (agronome), L’utopie ou la mort (1973) 

Ivan Illich (philosophe), Énergie et équité (1973) 

André Gorz (philosophe, patron de presse), Écologie et 
politique (1975) 

Pour clore ce chapitre des grands anciens, j’ai encore dans 
la tête deux images : la première c’est celle de René Dumont, 
candidat à la présidentielle de 1974, faisant hurler la France 
quand il présente un verre d’eau en disant qu’un jour nous en 
manquerons (voir absolument l’archive INA de son entretien avec 
J. Carlier le 26 avril 1974); la deuxième, c’est celle d’Haroun 
Tazieff, le vulcanologue, s’inquiétant à la télévision, en 1979, de 
l’excès de C02, d’une sorte d’effet de serre, de fusion des glaces 
et d’un risque de submersion sous les ricanements du journaliste 
Joseph Pasteur et — hélas — du commandant Cousteau. 

REMARQUE : J’ai souvent trouvé un calmant à mes doutes 
dans la pensée et les actes de nos prédécesseurs : savoir que 
d’autres hommes avant nous ont cultivé des valeurs identiques 
redynamise. Par exemple, savoir que dès le XII e siècle, au 
Japon, le wabi-sabi prônait un retour à la simplicité, la sobriété 
paisible et que ses adeptes étaient sensibles à la beauté des 
choses imparfaites, éphémères et modestes. 


14 


III. Y A-T-IL UN PROBLÈME AVEC 
L’ENVIRONNEMENT? 


Il y a des gens qui consacrent toute leur énergie à nous 
convaincre que nous flânons au Pays des Merveilles. Ils ne 
veulent que notre bonheur, c’est-à-dire que nous consommions 
leurs produits, tout en acceptant la flexibilité, la libre concurrence 
et les salaires rikiki. 

Le « bug » c’est que, quand on regarde le monde que nous 
ont tissé les gens dits RESPONSABLES, SÉRIEUX & CIE, on a 
l’impression d’aller de l’autre côté du miroir, mais plutôt dans 
l’univers de Lovecraft que dans celui de Lewis Caroll. 

Sous ce qui nous semble le sommet de la civilisation, de 
la technologie et du modernisme, on aperçoit un monde où le 
non-sens a triomphé. Sous le vernis du réalisme, de la rectitude 
économique, du faire-valoir scientiste, on voit s’agiter le démon 
de l’absurde, comme on devine les mouvements d’un torrent à 
travers la transparence de la glace. 

Car, enfin, comment appeler un monde où existent les 
incohérences suivantes? 

• Tous les matins, depuis des décennies, les grandes 
villes sont engorgées : des millions d’humains perdent 
leur temps et leur énergie dans les embouteillages, tout 
en saturant l’air de gaz toxiques. J’appelle cela une 
aberration familière. 


15 


• Lors de la décennie précédente, on urbanisait en France 
l’équivalent d’un département tous les dix ans, aujourd’hui 
c’est tous les sept ans. Mêmes chiffres en Chine, mais 
pour une surface équivalente à l’Ile de France; Shanghai, 
quant à elle, urbanisait, en 2013, 90 km 2 tous les ans : 
depuis, elle a sans doute dévoré l’équivalent de l’aire 
marseillaise. Ceci dit, les Chinois sont prévoyants : ils 
achètent à tour de bras des terres agricoles, notamment 
en Afrique et en Europe de l’Est (cette forme larvée de 
néocolonialisme est un scandale). 

• En France, de l’extrême sud à la frontière belge il y a 
973 kms : au Japon, pour atteindre Ibaraki en partant de 
Fukuoka il faut traverser la conurbation — dite corridor du 
Tokaido, plus de 1000 kms de béton, entrecoupé ici ou là 
de bandes de terres agricoles en sursis. 

• La France, qui bénéficie du plus beau réseau 
hydrographique d’Europe, ne possède quasiment plus 
de pêcheries d’eau douce. Elle fait venir les perches du 
Nil d’Afrique et les pangas du Vietnam. La plupart des 
poissons de nos fleuves et grandes rivières sont interdits 
à la consommation (voir les panneaux sur les bords de la 
Saône et du Rhône à Lyon). 

• Le mur anti-chicanos de Trump va engloutir des montagnes 
(ciment = calcaire) pour édifier un sommet de crétinerie. 

• La conférence de Stockholm, en 1972, s’est conclue sur 
ces mots : «Défendre et améliorer l’environnement pour 
les générations présentes et à venir est devenu pour 
l’humanité un objectif primordial.» Quarante-quatre ans 
plus tard, à Marrakech, nous nous sommes mis d’accord 
pour «mettre au point d’ici décembre 2018 les règles 
d’application de l’accord sur le climat». Ceux qui ont le 
sens de l’humour apprécieront la finesse de la formule. 

La liste des problèmes environnementaux est im¬ 
pressionnante (voir annexe 5), malgré tout la première urgence 
est de répondre à cette question : qui croire? Pour nous faire 


une opinion, nous ne disposons que de trois moyens : le Net, les 
médias classiques, le terrain. 

Le net est un excellent outil de défrichage; on y accède 
rapidement aux connaissances, mais les contenus demandent 
à être vérifiés. 

Les médias classiques, davantage soumis à des règles 
déontologiques, sontplusfiables, mais des influencesfinancières 
et politiques peuvent aboutir à des visions déformées. Malgré 
tout, contre vents et marées, des écrivains et des journalistes 
indépendants perpétuent une information vraie et incisive. 

Le terrain ne ment pas : chacun d’entre nous peut aller 
constater que toute ville engloutit les espaces verts (champs, 
forêts) qui l’entourent, que goujons et écrevisses ont disparu 
dans de nombreux cours d’eau, que l’air est, dans certains 
endroits, irrespirable et toxique (explosion des cas d’asthme). 

Reste donc tout ce qui n’est pas vérifiable sur place. Et 
là, même question : qui croire? L’écologiste qui pleure ou le 
climatosceptique qui ricane? 

Je comprends que mes amis aient pu me prendre pour un doux 
rêveur dans les années 70, mais aujourd’hui, quel aveuglement 
faut-il pour se persuader que des intelligences supérieures 
comme Hubert Reeves ou Stephen Hawking déraisonnent ? 
Que les 15 000 scientifiques qui ont crié au suicide en 2017 -ou 
les 200 personnalités en 2018- ont perdu la tête ? Qu’artisans- 
pêcheurs, paysans, montagnards, navigateurs, s’alarment pour 
un rien ? 

Même si nous ignorons la part de la responsabilité humaine, 
il devient difficile de nier le réchauffement climatique. Savez- 
vous qu’à Cape Town, en Afrique du Sud, on en est à redouter 
le Day Zéro, le jour où l’approvisionnement en eau va devenir 
impossible? 

Imaginez-vous que notre consommation frénétique des 
ressources terrestres a commencé il y a environ 150 ans, soit un 
souffle à l’échelle des 4,5 milliards d’années de notre monde? 

Voici un tableau comparatif, si l’on considère que ces 4,5 
milliards d’années valent une de nos journées de 24 heures : 


16 


17 



La planète 
Les animaux 
L’homme 
L’exploitation 


4,5 milliards d’années 
400 millions d’années 
200000 ans 
150 ans 


24 heures 
2h08 

3.8 secondes 

2.8 millisecondes 


Dans le même ordre d’idée, en 200 ans, 250 au plus, nous 
aurons gloutonné le pétrole qui aurait pu nous servir plusieurs 
siècles si nous avions réduit notre appétit. Le processus complet 
qui permettrait sa reformation demanderait plusieurs millions 
d’années ! 

À l’inverse, nous qui vivons dans la hantise de la dénatalité, 
n’avons pas eu de scrupules à réduire la population de bisons 
en Amérique, de 6000000 d’individus à 3000 en cinquante ans*. 

Nous sommes libres de croire que les grands patrons et 
les politiciens en savent plus long que nous ou d’éminents 
biologistes sur l’état de la planète, mais vérifions, confrontons... 
Le pire c’est l’indifférence et l’inaction. 


*Nota Bene : Cet exemple stupéfiant nous rappelle l’utilité des 
historiens, qui sont une mine inépuisable de vérifications. 


18 



IV. CHACUN A RÉAGI À SA FAÇON 

# 

Dans la logique du chapitre précédent et une fois qu’on a 
admis la véracité des problèmes, il est impossible de ne pas se 
poser la question : comment ont réagi les humains quand on les 
a avertis des dérèglements environnementaux? 

Un début de réponse apparaît à travers les différentes 
attitudes; celle des hommes de pouvoir, celle des simples 
citoyens, celle des écologistes. 

1/Les hommes de pouvoir 

J’entends par là, tous les politiciens, notamment les élus, 
tous les financiers et patrons de multinationales, enfin, tous ceux 
qui possèdent la capacité de piloter les politiques économiques, 
sociales et environnementales. Parmi eux, je distingue ceux qui 
sont hostiles à l’écologisme : ce sont les crabes. Je m’explique : 
ce mot m’est venu un jour devant l’incroyable résistance du crabe 
capitaliste — puisqu’en gros c’est lui qui régit la planète — à 
toute agression. En cas d’attaque, il se rencogne dans son trou et, 
ses grosses pinces devant lui, se rend invulnérable. Au besoin, 
il avance d’un coup et tenaille cruellement ses agresseurs. Plus 
d’une fois, il a mis en pièces les crevettes écolos. 

Les crabes se considèrent comme les maîtres du sérieux, les 
rois de la matérialité, les princes du réalisme... Comme si nous 


19 




étions de braves crétins ne rêvant de vivre que de fraternité, 
d’eau fraîche et de galettes de riz tartinées avec du tofu. 

La vérité c’est que les crabes savent depuis longtemps. En 
voici la preuve par quatre exemples, parmi tant d’autres : d’abord, 
un extrait du discours de Georges Pompidou, président qui ne 
passait pas pour un Khmer vert, prononcé le 28 février 1970 
à Chicago : «L’emprise de l’homme sur la nature est devenue 
telle qu’elle comporte le risque de destruction de la nature elle- 
même. » Et bien qu’ayant parlé, à la suite, « d’un développement 
urbain qui atteint des proportions alarmantes... » Georges 
Pompidou (1969-1974) ne s’est pas signalé par sa politique 
de modération urbaine, pas plus qu’il n’a lancé le moteur de 
l’écologie dans la politique. Giscard (1974-1981) ne fera guère 
mieux. 

Deuxième preuve : aux USA, dans les années 60/70, l’œil 
et l’oreille de la CIA étaient partout. Donc, à l’époque des 
présidents Lyndon B. Johnson [1963-1969] et Richard Nixon 
[1969-1974], quelqu’un avait rédigé une fiche sur Murray 
Bookchin et sans doute retenu quelques citations de son 
Ecology and Revolutionary thougt (1964) telles que «Les 
problèmes de l’écologie sont indépassables : on ne saurait les 
négliger sans mettre en péril la survie de l’homme et même la 
survie de la planète. » ou «La question est de savoir si elle [la 
planète] survivra à ce pillage assez longtemps pour permettre 
à l’homme de remplacer le système destructeur actuel par une 
société humaniste fondée sur les principes de l’écologie ». Au 
plus mal, un secrétaire d’État savait... 

Troisième preuve : Sicco Mansholt, un des artisans de la 
construction européenne, disait, en 1972, à propos de Les 
limites de la croissance, le livre dirigé par Denis Meadows, que 
«tout le monde l’avait lu». Et ce livre est tout sauf complaisant 
sur l’état de la planète et la responsabilité de l’homme dans cet 
état. 

Quatrième preuve : voilà ce que disait Jacques Chirac le 2 
septembre 2002, trente-deux ans après le discours de Georges 
Pompidou : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs [...] 


Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument. Nous ne 
pouvons pas dire que nous ne savions pas ! » C’était à l’occasion 
du sommet de Johannesburg ; déjà seize ans... 

Confrontés à ces vérités, les puissants ont réagi par le 
mensonge, le déni, le cynisme, le mépris, la manipulation. 

- Ceux qui fournissent comme excuse «nous ne savions 
pas» sont, soit des incompétents, soit des incultes, soit des 
Pinocchio. 

En réalité, ILS NOUS ONT MENTI ! 

Ils nous ont bercés de mensonges par calcul (pour 
préserver leurs intérêts), ou par dogmatisme (saint Capital priez 
pour nous), ou par conformisme, ou par commodité (pour que 
perdure leur vie très confortable). 

En tout cas, ni par ignorance ni par stupidité ; ne commettons 
pas l’erreur de les mésestimer. Les décideurs, même s’ils n’ont 
pas lu La princesse de Clèves, sont des gens d’une intelligence 
instinctive telle, que manipuler un adversaire ou un citoyen est 
pour eux une opération bien plus aisée qu’à un intellectuel, 
aussi érudit et réfléchi soit-il. Leur science de la manipulation, 
leur expérience de l’âpreté du monde économique, les rend 
particulièrement dangereux et efficaces. 

- L’autre face du mensonge c’est le déni : pour les mauvaises 
raisons citées ci-dessus, un patron de multinationale, ou un élu, 
bien qu’alerté des problèmes, conteste leur vérité et poursuit 
une action naturocide. Donald Trump, à lui seul, vaut tous les 
chapitres explicatifs... 

- D’autres sont plus retors : bien que parvenus au dernier 
degré du cynisme, ils composent, en singeant la bonne volonté. 
Leurs discours, en général, sont suivis de mesures cosmétiques. 
L’éléphant s’agite, fait voler la poussière de la savane, barrit... 
et accouche d’un pet de souris. 

Ils voient l’écologisme comme un badge pour capter la 
reconnaissance des électeurs, et s’en feront un brassard le jour 
où ils deviendront les résistants de la dernière heure. À défaut 
d’une conviction profonde ils amusent la galerie, comme le firent 
Jacques Chirac avec sa pomme, Nicolas Sarkozy avec son 


20 


21 



Grenelle de l’environnement, François Hollande avec sa COP 
21 *. 

Certains managers poussent le cynisme jusqu’à tirer 
profit de leurs forfaits. Un exemple : le crédit carbone permet 
à une entreprise pollueuse d’acheter un droit à polluer à une 
collègue vertueuse. Le commerce de ces crédits est florissant 
et permet aux capitalistes de faire des profits avec leurs crimes 
environnementaux. Trop forts ! 

Enfin, les plus abjects pensent : puisque ceux qui ne sont 
pas encore nés n’existent pas, pourquoi s’inquiéter d’un legs 
environnemental? 

- Le mépris est une arme redoutable : une fois instillé, il 
permet d’écarter les gêneurs en les renvoyant à leur infériorité 
supposée (intellectuelle, morale, culturelle...). Procédé vieux 
comme le monde, il suppose d’attaquer vite et fort, toujours 
sous couvert d’arguments pseudo-scientifiques : l’adversaire, 
caricaturé et discrédité, est mis dans l’incapacité de défendre 
son point de vue. 

C’est ainsi qu’opère le «racisme» des esclavagistes, la 
misogynie du machisme, l’insensibilité au sort des animaux, la 
dérision à l’encontre des écologistes. 

Les mots (voir chap. I) ont leur rôle dans cette façon d’agir. 
Par exemple, si je parle de nébuleuse écolo plutôt que de 
mouvements écologistes, je conditionne, en douce, les gens 
à considérer ces derniers comme des anarchistes à sandales. 
Allez hop ! Tous dans le même sac : babas cools producteurs de 
cabicou, bobos vegans, défenseurs de chiens et chats, jardiniers 
partageurs, zadistes, militants anti-nucléaires manifestant à dix 
sur une place d’un km 2 ,... 

Le mépris permet la discrimination et donne bonne 
conscience à ceux qui jugent qu’ils sont supérieurs à la nature, 
aux bêtes, aux femmes et aux écolos ! 

- Si ces quatre attitudes sont irritantes, et parfois indignes, la 
pire est la manipulation. 


*Réussite politique, mais échec écologique [voir annexe 3], 


Comme des Dark Vador déguisés en apiculteurs, les crabes 
attaquent la ruche des citoyens bourdonnants, en concédant un 
peu de miel aux travailleurs consciencieux, et en enfumant les 
sujets rebelles. Pour disposer d’une ruche sage, ils s’appuient 
sur la confusion et la crétinisation programmée (voir annexe 4). 

Le secteur des loisirs — à la base légitime et sympathique, 
et plus particulièrement le divertissement, permet d’organiser 
la crétinisation subliminale, c’est-à-dire que, comme les images 
du même nom, elle pénètre notre psychisme sans que nous 
en ayons conscience. L’effet recherché est que les gens se 
passionnent pour des futilités plutôt que pour des problèmes 
qui fâchent. Les médias y ont aussi leur part : à côté de ceux qui 
dévoilent les scandales, prospèrent d’autres qui entretiennent 
l’atmosphère de confusion, laquelle obscurcit la faculté de 
distinguer l’essentiel de l’accessoire. 

Les problèmes de bijoux de Kim Kardashian ou les états 
d’âme des footballeurs devraient nous laisser froids, comparés 
au sort qui attend les gorilles en Afrique et les orangs-outans en 
Asie; pourtant les médias n’effectuent pas toujours le clivage 
nécessaire. 

2/ Les citoyens 

Les simples citoyens n’ont pas pu ignorer les problèmes 
environnementaux, même s’ils n’avaient pas toujours conscience 
de leur ampleur. On peut être indulgents pour la majorité d’entre 
eux, manipulés insidieusement, entretenus dans la confusion et 
soumis à la nécessité d’assurer le quotidien. En revanche, on 
peut reprocher aux uns un manque de curiosité, aux autres de 
n’avoir pas agi, même modestement. Les générations à venir 
jugeront si c’est excusable. 

La majorité d’entre nous a longtemps préféré l’ignorance 
volontaire, par exemple en allant se goinfrer de sashimi quand 
on lui disait que le stock de thon rouge diminuait de façon 
inquiétante. Dans un monde de plus en plus marqué par le 


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stress, pourquoi se charger de problèmes supplémentaires, par 
ailleurs éloignés des urgences du quotidien? 

D’autres se sont attachés à minimiser les problèmes et 
leurs effets, s’appuyant sur les déclarations péremptoires des 
politiciens et de scientifiques félons. Trop contents de pouvoir 
se décharger de toute responsabilité quant aux désordres 
prévisibles. 

Beaucoup des plus avertis ont simplement remis à plus tard 
le moment de s’investir dans une attitude écologiste, considérant 
que l’emploi ou la circulation étaient prioritaires ; mauvais calcul, 
dans la mesure où au fil des années, la situation des deux s’est 
dégradée et où, en cas de crise écologique déclarée, les deux 
seront impactés. 

Enfin, une frange de la population vit depuis des décennies 
dans une fatalité triste, angoissée à l’idée du naufrage 
prévisible alors qu’une action, même dérisoire, même minime, 
paraît préférable à l’acceptation d’un désastre annoncé. 

Comme disait Guillaume le Taciturne : « Il n’est pas nécessaire 
d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » 

Il va de soi que les générations du baby-boom et des 
deux décennies suivantes doivent assumer l’essentiel de la 
responsabilité en matière d’environnement. Il serait injuste de 
charger la jeune vague — je dirais les 15/30 ans — dont j’espère 
qu’elle sera celle de la révolte, elle qui pourrait bien payer cash 
les «rançons» du progrès. 

Ceci dit, oublions ce que nous, citoyens, n’avons pas fait; si 
nous ne pouvons pas changer notre passé, nous pouvons, en 
revanche, éclaircir notre avenir. 

3/Les écologistes 

Soyons lucides : nous avons été trop souvent naïfs et timorés. 

Combien de fois nous sommes-nous fait plumer vivants, 
rouler dans la farine et farcir aux petits oignons ! 

Aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’on parle beaucoup du 
problème environnemental qu’on le traite, alors ne prenons 


pas nos désirs pour des réalités, les vessies politiques pour 
des lanternes humanistes et des signes encourageants pour le 
printemps de l’écologie. 

Certes, de plus en plus de citoyens se rendent à la raison 
verte, mais il faut déjà démêler ce qui résulte de la trouille de 
l’irréparable point de non-retour environnemental et de ce qui 
serait une adhésion profonde à l’âme du monde, la Terre étant, 
jusqu’à nouvel ordre, le seul lieu de l’univers à pouvoir abriter 
nos existences. 

L’illusion serait de croire que la majorité des hommes 
aspirent à un monde plus beau, plus apaisé, plus respectueux 
de la nature. 

D’abord, il faut bien comprendre que ceux qui poussent le 
monde vers le non-sens et ses incertitudes (on souhaiterait se 
tromper!) ne seront pas là à l’heure des comptes, lorsque nos 
descendants devront solder les dettes de notre inconséquence. 
Ils ne seront pas là pour vérifier la justesse de leurs « antithèses » 
écologistes. 

De même, si un jour cela se gâte très salement, les 
écolosceptiques et les messieurs «jesaistout» se volatiliseront 
tandis que les crabes disparaîtront dans leur trou. Ainsi, certains 
d’entre eux ont déjà investi dans des terrains en Nouvelle- 
Zélande pour se mettre à l’abri du réchauffement climatique 
et d’éventuels désordres sociaux. D’autres ont acquis des 
logements de luxe dans des immeubles souterrains, au cas où 
ça tournerait au vinaigre (voir l’article d’Evan Osnos; Quand les 
ultra riches se préparent au pire, Le Crieur, 2017). 

Nous, écologistes, sommes si profondément convaincus de 
la justesse de notre cause, si persuadés qu’aucun Terrien ne 
peut manquer d’y adhérer, que nous avons tendance à sous- 
estimer nos adversaires : du coup, ils nous ont souvent laminés ! 

Ces adversaires, il faut les regarder dans les yeux. 

Les crabes et leurs crabillons. 

Les scientifiques qui sèment le doute dans nos esprits : 
physiciens, mathématiciens principalement, ils utilisent les 
faiblesses microscopiques des théories écologistes pour nous 


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déstabiliser, passant sous silence l’essentiel, l’irréfutable. Ceux 
qui sont rémunérés par des multinationales et cautionnent 
leurs activités coupables mériteraient d’être roués en place de 
Grève... 

Toute l’armée des lobbyistes et, malheureusement, certains 
journalistes qui vont manger la pâtée dans la gamelle des 
malfaisants fortunés et influents, aboyant avec les loups, même 
quand leurs hurlements tournent au délire. 

Amis et sympathisants, persuadez-vous bien que les 
multinationales et tous ceux qui vivent en exploitant abusivement 
la nature, ne vont pas lâcher l’os comme ça ! Autant essayer de 
reprendre un bout d’antilope dans la gueule d’un lion. Il faudra une 
obstination et une conjonction des énergies plus qu’ordinaires 
pour leur arracher cet os avant qu’il soit curé jusqu’à la moelle. 


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V. POURQUOI NE SOMMES-NOUS PAS TOUS 

ÉCOLOGISTES? 


Cette question peut sembler curieuse, et pourtant... Si l’on 
considère que la plupart des clignotants sont passés à l’orange 
et plusieurs au rouge, que la possibilité d’émigrer en masse sur 
une autre planète reste utopique, on peut s’étonner que chaque 
humain ne mette pas, au premier rang de ses préoccupations, 
la pérennité de la Terre. 

Qu’est-ce qui fait que, aujourd’hui prévenus des perspectives 
alarmantes, les peuples du monde n’exigent pas une révolution 
écologique, un changement de civilisation? 

Les cinq raisons qui se dégagent semblent autant de freins 
à une (r) évolution — une mutation — devenue vitale. 

1) La hantise de perdre le confort 

2) Notre avidité héréditaire 

3) Une conception faussée de l’environnement 

4) L’incapacité à visualiser les conséquences 

5) La puissance de l’ordre imaginaire 


Première raison : Je connais des gens que l’idée de devoir 
renoncer à un certain confort rend malades ou furieux. 

Comme tout le monde, j’espère profiter encore longtemps 
de la douche à 38 °, de transports efficaces, de la chirurgie 
non invasive et du chauffage central. Comme beaucoup, je 


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suis capable de réfléchir à autre chose qu’à la marque de mes 
godasses, le nouveau smartphone ou le dernier modèle de 
citadine 4x4. Mais je suis, aussi, prêt à abandonner un loisir s’il 
constitue une menace pour un biotope. Par exemple, la pêche 
en mer : je survivrai à la privation de toasts d’oursins ou de friture 
de girelles... 

Nous ne sommes pas assez nombreux à raisonner ainsi. 

Que pèse une existence animale face à la possibilité 
d’extraire un minerai, futur combustible de la centrale qui 
alimentera ma maison? Pourquoi une orchidée, aussi rare soit- 
elle, m’empêcherait de m’éclater sur mon quad? 

Ne pas s’investir dans le combat pour la planète évite de 
se remettre en cause et de voir menacé son confort, matériel et 
intellectuel. 


Deuxième raison : L’appétit de certains humains n’a pas 
de limites, la prédation est dans nos gènes. Pour illustrer cette 
tendance irrépressible, j’ai inventé le syndrome du dodo — 
Nauru. 

Voici sa définition: 

Il ne faut pas attendre de solutions de la bonté et de la sagesse 
humaines dont l’Idée qu’elles sont partagées par tous est un pur fantasme. 
Je n’en veux pour preuve que ce que j’appelle le syndrome du dodo- 
Nauru, un truc que j’ai Inventé II y a plus d’une décennie. 

Nauru, appelée aussi l’île plaisante, c’est 21 km 2 de paradis dans le 
Pacifique Sud, jusqu’au jour où l’on découvre puis exploite le phosphate 
de son sous-sol. L ’exploitation commence en 1907 et fait de Nauru un des 
plus riches pays du monde ; à partir de 1986 le gisement décline, les cours 
du phosphate baissent : exploitation sans freins, dépenses somptuaires, 
la République de Nauru — créée en 1968 — dépose le bilan en 2004. 
Il n’y a plus d’argent, plus de terre arable, quasiment plus d’arbres; les 
habitants, presque tous obèses, regardent leur île au 9/10 ème dévastée, 
leurs 4x4 et leurs bus qui rouillent, leur banque inutile, leur futur laminé. 

Dans les îles Mascareignes de l’Océan Indien vivaient les dodos, ou 
drontes. Ce bon gros volatile de la taille d’un dindon, pataud, incapable 
de voler, fut découvert sur l’île Maurice par des marins hollandais en 1598. 
Il faut admettre qu’un beau dodo rôti à la broche, c’était tentant! Capture 
facile, viande abondante, pourquoi se priver?Malgré tout, qu’auriez-vous 
fait au moment où il ne restait que quelques couples ; comme les gens du 


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18 ème siècle, les manger jusqu’à la dernière cuisse ? Qu’a pu penser celui 
qui l’a croquée ? Si vous voulez voir un dodo aujourd’hui il vous reste les 
livres ou les musées (Londres, Copenhague, Prague). 

Voilà, pour moi ces deux exemples sont l’illustration absolue de la 
sagesse humaine. Ne comptons pas sur le bon sens planétaire pour 
ralentir ce monde; trouvons-lui plutôt une issue de secours. 

Le malheur c’est que cette névrose n’épargne rien et que ses 
effets sont ravageurs, dans la mesure où les intérêts économico- 
industriels sont rarement compatibles avec la préservation des 
animaux, des plantes et des paysages. 


Troisième raison : Beaucoup d’entre nous ne veulent voir 
que la surface des désordres écologiques du monde, or, les 
problèmes de l’environnement ne se limitent pas auxdégradations 
ou aux accidents factuels, ni aux erreurs ou mauvaises intentions 
des industriels, ni à la négligence ou l’hostilité des politiciens... 

Comme Bookchin, Gorz ou Illich, on peut penser que le raz- 
de-marée urbain, l’empoisonnement des terres et des eaux, la 
dévoration des forêts primaires, sont révélateurs d’une crise 
profonde de notre esprit. 

La négation des désordres environnementaux et de leur 
impact, la volonté inflexible de gratter jusqu’à la moelle les 
ressources de la planète, en disent long sur la psychologie de 
l’humain moderne. 

En particulier, notre relation de domination extrême vis-à-vis 
de la nature est malsaine et, sans que nous le réalisions, devient 
le symptôme d’une société qui chosifie — et commercialise — 
tout, considérant que la nature n’est qu’une ressource, l’humain 
qu’un objet. 

À l’opposé, notre appréciation de l’environnement relève 
souvent de l’ordre de la fiction (Bambi, doc animalier, le gentil 
tigre). Et encore plus de l’ordre du rentabilisme : c’est-à-dire 
qu’un terrain n’est pas un micromonde, mais une opportunité de 
bâtir, de tracer une route, de chercher des minerais. Un animal 
n’est pas une vie humaine, mais un produit alimentaire, taillable 
et corvéable à merci. Une forêt n’est pas un univers où la vie 


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mais une réserve 


pullule — encore moins un lieu symbolique —, 
de grumes pour meubles et papier. 

Comme nous sommes une majorité à ne connaître la nature 
que par les écrans et les loisirs, nous nous en tenons à une 
vision superficielle des problèmes de l’environnement. 

Je suis frappé de ce que nombre d’entre nous ont perdu 
toute «conscience» de leur environnement non urbain. Bien 
qu’en quête désespérée de sens, de valeurs et de contenu nous 
sommes incapables de réaliser que nous avons rompu le lien 
spirituel avec notre univers. 

L’écologisme interroge notre conception du monde et ses 
dérives, que certains, malgré tout, appellent de leurs voeux : 
artificialisation, dématérialisation, surhumanisme (l’homme 
augmenté). 

Nous avons, en particulier, perdu une dimension de notre 
humanité : la capacité à appréhender la nature comme un 
élément constitutif de notre essence. Six siècles de capitalisme* 
nous ont formatés à la considérer comme un réservoir (que nous 
vidons plus vite qu’il ne se remplit) ou un aimable décor pour nos 
loisirs. Entre parenthèses, le communisme n’a pas fait mieux. 


Quatrième raison : notre incapacité à visualiser l’avenir. Si 
nous parvenions à nous représenter l’aspect de nos campagnes 
actuelles dans cinquante ans — en restant dans les schémas 
actuels de développement, nous serions incrédules, choqués 
ou submergés par le désespoir. 

Est-ce la paresse intellectuelle, est-ce le manque 
d’imagination? En ne nous figurant pas les conséquences 
matérielles de nos décisions d’aujourd’hui, nous faisons le lit 
des déconvenues de demain. 

Cependant, un exercice est à notre portée : c’est le « retour 
vers le futur». Les lecteurs suffisamment vieux n’auront qu’à 
piocher dans leurs souvenirs; les jeunes se contenteront de 
visionner des documents d’une soixantaine d’années. 


*Fernand Braudel le fait commencer au XIV e siècle en Italie. 


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L’opération consiste à examiner ce qui fut, à le comparer 
avec ce qui est et à se figurer en pensée le résultat logique 
auquel on aboutira dans six décennies. Prenons, par exemple, 
l’urbanisation : regardez votre ville dans les années 50, voyez 
ce qu’elle est devenue et imaginez ce qu’elle sera en 2070 
avec le même développement, en supposant qu’il n’y aura pas 
accélération du mouvement. 

Pour celui qui arrive à se représenter le résultat final, c’est 
une vision éprouvante. Un coup à se mettre un pruneau dans le 
citron... Malheureusement, peu d’humains se donnent la peine 
(ou ont le courage) de cette anticipation. 


Dernière raison : la force de l’ordre imaginaire 

Les penseurs appellent ordre imaginaire ce qui construit une 
croyance collective à partir d’un dogme révélé par une poignée 
d’initiés : nécessaire pour maçonner la société, si cet ordre nous 
mène au suicide il faut envisager de le remettre en cause. C’est 
dans ce matériau qu’on a créé les religions, les idéologies, le 
catéchisme économique... 

Le capitalisme est jusqu’à présent, le moins mauvais 
système, nous dit-on ; pour autant, est-ce que cela nous interdit 
d’en chercher un autre? 

Il est extraordinaire que nous révérions ce système corrosif 
dans lequel nous sommes englués : on comprend son maintien 
tant qu’il est bénéfique, à nous et à la planète, mais une fois qu’il 
est devenu plus destructeur que constructif... Il est temps de se 
dire qu’un ordre imaginaire n’est qu’une construction de l’esprit 
(que notre esprit peut défaire, par conséquent). Exemple : le 
caractère immuable des lois de l’économie capitaliste a autant 
de réalité que mon sixième doigt de pied. 

Si demain nous parvenons à construire un autre système 
(par exemple une économie plus humaine et respectueuse de 
la nature) nous réaliserons aussitôt que les dogmes libéraux 
et ultralibéraux n’étaient qu’une fiction, efficace sur certains 
aspects, mais morbide à long terme. 


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Cet ordre imaginaire fait que certains croient à une religion 
jusqu’au fanatisme meurtrier. C’est lui qui a imposé dans 
notre société les dogmes sacrés, en vertu desquels bien des 
demandes écologistes sont inapplicables : qui les conteste, qui 
s’y attaque, est vertement remis à sa place. L’état de la planète 
devrait pourtant nous pousser à les reconsidérer. 

Les plus puissants de ces dogmes sont la natalité, la 
croissance et la vitesse (voir annexe 4). 


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VI. OUVRIR SON ESPRIT 


Une grande difficulté pour la plupart d’entre nous, et plus 
particulièrement pour la jeune génération, cible privilégiée 
des crabes, c’est d’ouvrir notre esprit. Ce n’est évident pour 
personne de renoncer au confort intellectuel du prêt à penser, 
de résister au robinet toujours ouvert du Kaa médiatique (Aie 
confiance, petit d’homme... voilà ce que tu dois savoir, voilà ce 
que tu dois avoir...). 

Alors, envisageons quelques exercices d’assouplissements 
mentaux par la lecture de quelques bonbons au poivre écolo. 

1) Nous avons laissé passer une fabuleuse occasion de 
prendre le bon cap : le premier choc pétrolier, en 1973, nous 
offrait l’opportunité de démarrer la transition écologique. À 
l’époque nous avons espéré, abusés par la chasse au gaspi, la 
création de l’Agence française pour la Maîtrise de l’Énergie, du 
ministère de l’Environnement (en 1971)... 

2 ) Depuis 1986 nous vivons à crédit (nous empruntons à 
la Terre bien plus que nous ne pouvons lui restituer et qu’elle 
ne peut fournir); nous allons donc tranquillement vers la faillite, 
c’est-à-dire vers un risque d’effondrement écologique. 

3 ) Nos réponses aux enjeux sont à côté de la plaque : 
qu’entendons-nous face aux problèmes de l’heure? Encore plus, 
ENCORE PLUS ! Plus de routes, plus de villes, plus de parkings, 


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de croissance, de vitesse... Réponse à la crise : bousiller encore 
un peu plus le monde. 

4 ) Nous devenons sourds et insensibles aux cris de la 
planète parce qu’ils ne nous arrivent plus qu’à travers le 
cérumen de la saturation. La saturation est l’effet naturel d’une 
vie bourdonnante ; si l’on y réfléchit, on verra qu’elle est en partie 
organisée (annexe 4). 

5 ) Aimer la nature ce n’est pas apprécier le ski nautique, la 
pêche sportive au thon, le scooter des neiges dans la poudreuse 
d’une station ou une croisière vers le pôle Nord (27900 € pour 
quinze jours). Non, non, ça, c’est faire le touriste dans un décor 
naturel. 

Si nous aimons la nature, nous commençons par la respecter 
en évitant de la troubler, en nous interdisant de la salir ou de la 
dévaster. Cela veut dire que nous sommes capables de nous 
contenter d’humbles plaisirs tels que la contempler discrètement, 
prélever le minimum dans ce qu’elle nous offre, respecter la vie 
des animaux, qui y sont chez eux autant que nous dans notre 
F3 ou notre pavillon ! 

Les bonheurs, dans la nature, ne coûtent pas un radis, du 
moment qu’on a deux pieds en état de marche et cinq sens pour 
recevoir ses cadeaux. 

Sinon, nous ne sommes qu’un de ces consommateurs qui 
n’aiment l’environnement que du haut d’un navire, de la coque 
d’un hélico, juchés sur un 4x4 ou assis dans un autobus climatisé. 
Non seulement nous ignorons tout de la vie qui fourmille sous 
nos yeux, mais nous contribuons à ce qu’elle s’étiole ! 

6 ) Nous sommes tellement avides, alors que nous devrions 
être économes de la Terre qui nous permet de vivre. Ne soyons 
pas comme ces pique-assiette qui squattent les buffets officiels : 
je me souviens d’avoir assisté à une scène qui illustre parfaitement 
cette idée. 


Une année, j’avais obtenu, grâce à mon père, une invitation 
pour participer au buffet campagnard de la fête des Mais à 
Nice. Organisé dans les jardins de Cimiez, ce raout réservé à 
quelques privilégiés était réputé pour ses tables copieuses et 
raffinées. 

Tout le gratin local, rangé en ligne, écoutait le discours du 
maire. Ma femme et moi, manants égarés dans cet aréopage, 
nous nous tenions à l’arrière-garde. Au dernier mot de notre 
premier magistrat, un spectacle hallucinant me fait venir des 
yeux de gobie. 

Toute la « gentry » galope vers le buffet, comme des Mongols 
déferlant sur la steppe, et en quelques secondes un mur humain 
compact me cache les délices gastronomiques. Nous faisons 
alors route vers les plats désirés : j’ai sous-estimé l’adversité ! 

C’est une véritable muraille qui coupe tout accès à la 
nourriture. Pourtant réputé pour mes impacts, balle au pied, 
je ne parviens même pas à franchir la deuxième ligne, celle 
qui s’alimente en passant les bras au-dessus des premiers. Et 
même, plusieurs coups d’épaule et de croupe me renvoient à 
l’arrière. 

Quelques vieillards qui m’avaient paru inoffensifs, se révèlent 
de véritables teignes. Parmi ceux qui sont au premier rang, les 
plus redoutables s’empiffrent tout en chargeant leur assiette. 
Le paroxysme est atteint lorsqu’un convive essaie de s’extraire 
de là pour aller déguster son butin sur les tables disposées au 
milieu des oliviers. 

Depuis ce mois de mai là, je ne crois pas avoir revu une 
assiette aussi pleine. En volume, l’équivalent d’un chapeau 
melon. La pression de ses voisins était telle qu’il ne pouvait plus 
avancer ni reculer. Au comble de l’exaspération, il a jeté en l’air 
son plat pléthorique et trouvé une sortie pendant que les gens 
débarrassaient leurs vêtements des éclats de nourriture. 

Croyez-moi, ce jour-là j’ai touché du doigt un des fonds de 
la nature humaine... 


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7 ) La transition écologique exigera des sacrifices : penser 
qu’on pourra l’exécuter sans contreparties est illusoire. 

Je vois bien que la voie de la transition est sacrément étroite, 
et je comprends la répugnance compréhensible de beaucoup 
d’entre nous. Malgré tout il faudra vaincre cette répugnance, à 
moins de préférer, à un changement exigeant, mais progressif, 
le grand n’importe quoi qui régnera si la situation nous échappe. 

Pour avoir une idée de ce grand n’importe quoi, il suffit de 
considérer nos difficultés face aux catastrophes naturelles et 
industrielles [par exemple, Fukushima ou la pollution du Golfe 
du Mexique] et de se figurer ce qui arrivera si le pétrole, l’eau 
ou des denrées viennent à manquer. Il est fort possible que les 
réalisateurs de films catastrophes soient très en dessous de la 
réalité... Il faut se souvenir de la panique et du pillage éclair des 
magasins au moment de la guerre du Golfe? 

Une transition bien menée devrait maintenir la satisfaction 
des besoins fondamentaux, et donc éviter toute rupture dans 
la fourniture d’habitat, de chauffage, de nourriture, d’eau, de 
déplacement et de communication... Tout en réduisant la voilure 
dans le domaine du gaspillage et en arrêtant la dévoration des 
terres et des ressources de la planète ! 

Le paradoxe c’est que cette transition devra être progressive 
(pour ne pas jeter des millions d’humains dans la précarité en 
ruinant les économies), mais rapide (pour éviter de dépasser le 
point de non-retour, si ce n’est déjà fait). 

Un exemple footballistique : est-ce bien raisonnable de 
chauffer des pelouses en hiver et de rafraîchir des stades en 
été? Là, hurlements de douleur des Terriens concernés... Et 
pourtant, pendant qu’on dégèle l’herbe là, il y a, pas si loin, 
quelqu’un qui n’a pas les moyens de dégeler son appartement ! 

Les quarante-quatre années perdues depuis le premier 
choc pétrolier ne se rattraperont pas et, la situation ayant 
empiré, l’urgence est phénoménale; cependant, notre mode de 
vie ne résisterait pas à un basculement brutal dans la civilisation 
écologiste. Ce n’est pas une raison pour remettre éternellement 
les décisions inéluctables. Aujourd’hui, objectivement, le passif 


écologique est tel que le solder suppose des sacrifices à la 
proportion de ce que nous n’avons pas fait depuis 44 ans; et 
plus nous attendrons, plus ils seront énormes. 

8 ) Et si nous nous parlions sérieusement au lieu de perdre 
du temps avec des futilités ou des problèmes qui disparaîtront 
avec nous. 

Nous voulons sauver nos billes? Alors persuadons-nous de 
trois choses : 1- c’est parti pour mal se terminer, 2- nous avons 
le droit de contester l’ordre libéral qui est en train de dissoudre 
l’humanité, 3- il faut que les crabes arrêtent de nous jouer du 
ukulele et de la flûte. 

Stop à ce petit jeu crétin où l’on enchaîne... nouvelles 
alarmantes le lundi, inquiétudes le mardi, déploration le mercredi, 
incantations le jeudi, bonnes résolutions le vendredi et, suite à 
un week-end gaspi, «business as usual » le lundi, et ainsi de 
suite jusqu’à ce qu’on ait gratté la planète jusqu’à l’os. 


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37 



VII. POURQUOI AGIR? 


Parce qu’il y a urgence? En fait, j’entends ce mot depuis 
mes 21 ans, depuis la conférence de Stockholm (1972); par 
conséquent, quarante-six ans plus tard, il y a superméga 
urgence !? 

Parce que tout système, même très ancien, peut s’effondrer 
d’un coup [voir les Sumériens, les Incas, l’URSS...*], autant 
l’anticiper. 

Parce que nous avons besoin de la beauté de la nature : elle 
nous grandit, nous pacifie. Devant un site admirable, on ressent 
une sorte d’exaltation, d’apaisement, ou de plénitude; on se 
sent échapper à la médiocrité. 

Parce que, devant le chaos de notre monde (architectural, 
social, mental...), la nature, même retouchée par l’activité 
paysanne, nous offre le spectacle de l’harmonie : la réduire, la 
défigurer, c’est renforcer la discordance du monde et préparer 
inéluctablement un avenir brutal, inégalitaire, égoïste et intolérant, 
sans doute paranoïaque. 

Parce que, hormis quelques centres urbains anciens, où 
trouve-t-on les lieux pour se ressourcer, recomposer nos forces 
mentales? Où trouve-t-on un reste de poésie, de pittoresque, 
d’imprévu? Un endroit où se rafraîchir de la lassitude de vivre 

*À ce propos, ne pas hésiter à lire Negri et Hardt qui ont analysé la 
fragilité de l’empire capitaliste dans la Déclaration, formidable petit livre 
fourmillant d’idées. 


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au sein du bruit, de la foule, où abandonner les engorgements 
routiers, l’étouffement de l’esprit, la machine infernale qui n’exige 
que toujours plus de vitesse? 

Parce que, jusqu’à présent, et quoique certains rêvent 
de cultures hors-sol, la nature fournit les seuls espaces où 
s’épanouit notre nourriture. Si, d’ici dix ans, nous étions capables 
de bétonner toutes les terres arables du monde, notre peau 
ne vaudrait plus tripette! Malgré la pénurie prévisible de sols 
fertiles, nous continuons de démolir notre garde-manger. 

Parce que la nature constitue un incroyable réservoir 
pharmaceutique, que nous sommes loin d’avoir exploité dans sa 
totalité. Songez que nous avons peut-être provoqué l’extinction 
d’une plante qui aurait pu soigner la maladie qui nous emportera ! 

Enfin, et même si certains caressent l’espoir d’aller coloniser 
de lointaines planètes (Ah, ces auteurs de science-fiction!), la 
Terre reste notre maison, le seul endroit où notre vie est possible. 
Quelle idée de l’abîmer? Un jour que, petite tornade de sept 
ans, j’avais un peu pété mon mécano, mon grand-père m’a dit 
de ne jamais casser ce que je n’étais pas capable de réparer. 
Je serai mort avant d’avoir oublié cette leçon... 

Si aucun de ces arguments ne vous convainc, je vous 
suggère de prendre déjà un billet pour Mars* où vous trouverez 
un monde sans impuretés, c’est-à-dire, sans végétaux ni animaux 
sauvages, et, suprême bonheur, sans écologistes! 


*Projet Mars One de Bas Lansdorp, installation sur Mars en 2025. 


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VIII. COMMENT AGIR? 


Pour ceux qui doutent encore ou qui gardent une hostilité, 
la première action peut être d’approfondir le sujet, en se disant 
que les enjeux méritent bien de sacrifier quelques heures à la 
lecture ou à des recherches sur le Net. 

Pour les autres il est temps de passer à l’action, à notre 
petite échelle, mais opiniâtrement. Je n’ai jamais rencontré de 
surhomme ni aucun Atlas capable de porter sur ses épaules les 
malheurs du monde, aussi, comme le disait mère Térésa, qui 
tenait bon devant les vagues incessantes de la misère humaine : 
«Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une 
goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’existait pas dans 
l’océan, elle manquerait. » 

Je fuis comme la peste les déclinistes, les catastrophistes, 
les pisse-froid. Par exemple, je me sens très éloigné de la deep 
ecology et des mouvements comme VHEMT* qui verraient sans 
regrets disparaître l’humanité. 

A/ Refuser d'être [‘individu « hétéronome » 

C’est le philosophe Cornélius Castoriadis qui a inventé 
cette expression, mais c’est sa définition que je tiens à retenir : 

*Loin de ce sigle glaçant [Voluntary Human Extinction Movement] j’ai 
inventé dans un des mes romans, Dévastation, l’acronyme NALASH, pour 
Nature Avant L’homme, Ambition : Sauver l’Humain... Je vous laisse juges de 
la nuance. 


40 


«L’individu hétéronome, perpétuellement distrait, zappant 
d’une jouissance à l’autre, sans mémoire et sans projet, prêt à 
répondre à toute sollicitation d’une machine économique qui, 
de plus en plus, détruit la biosphère de la planète pour produire 
des illusions appelées marchandises. » Sic 

Le premier geste que vous pouvez faire, c’est de faire naître 
en vous l’intention d’agir pour notre environnement. 

B/ Garder (ou rétablir) un vrai contact avec la nature 

Quand on vit dans un environnement exclusivement urbain, 
on perd toute sensibilité vis-à-vis de la nature, et on finit par ne 
plus comprendre la réalité des problèmes environnementaux : 
comment croire que les oliviers sont menacés quand les rayons 
de mon supermarché regorgent de bouteilles d’huile, ou que 
des espèces animales disparaissent quand des documentaires 
m’en montrent tous les jours. 

Beaucoup de Terriens s’imaginent aimer la nature : par 
exemple, les pratiquants de la moto verte se bercent de cette 
illusion, sans réaliser qu’ils la contemplent à travers des lunettes 
poussiéreuses, écoutentses bruitsau milieu des vrombissements 
du moteur, respirent ses parfums dans les gaz d’échappement, 
empruntent ses chemins en les labourant jusqu’à la roche. C’est 
la moto qu’ils aiment, pas la nature ! 

Cultiver notre rapport à la nature nous évitera peut-être une 
noyade tragique : en effet, les indigènes des îles Andaman ont 
échappé au tsunami qui a ravagé l’Asie du Sud-est en 2005, 
parce qu’ils ont su interpréter des signes qui auraient échappés 
à la plupart des citadins. Le fait est qu’ils vivent au contact de 
la nature, depuis 60000 ans dans le même secteur; ça aide... 

C/ Affiner constamment sa pensée et ses connaissances 

Être convaincu, ne dispense pas de se remettre en 
cause : défendre l’écologisme suppose exigence et honnêteté 


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intellectuelles, c’est-à-dire rafraîchir ses savoirs, les étendre, les 
enrichir et même étudier les contradicteurs. 

D/ Montrer ['exemple 

On ne convainc bien que par l’action exemplaire, et sans 
cohérence on dessert la pensée que l’on croit soutenir. Donc, 
si je me dis écologiste, je ne laisse pas traîner mes déchets 
dans la nature (comme certains de mes confrères pêcheurs et 
randonneurs), je n’achète pas de prunes ou de fraises en hiver 
(qui ont fait de nombreux kilomètres en avion), et ainsi de suite. 

Àcelui qui débute dans le NALASH, je propose de commencer 
par de petits gestes. Il faut prendre ses marques; plus tard — 
mais pas trop — viendront les actes plus consistants. 

E/ Transmettre par contamination et convaincre 

C’est une tâche ingrate dans la mesure où beaucoup de nos 
concitoyens s’intéressent à la défense de l’environnement à peu 
près autant que je me passionne pour le curling ou le cricket. 

Je n’en veux pour preuve que la réaction d’un automobiliste 
du Loiret qui, devant les restrictions à la circulation, suite à un 
pic de pollution de l’air, vitupérait « Ils nous cassent les couilles 
avec leur pollution ! Tout ça, c’est des conneries ». Si je me suis 
trompé sur un mot ou un autre, je pense ne pas avoir trahi sa 
pensée. Et c’est le cri du coeur de bien des Terriens. 

F / Soutenir 

Localement, des gens se battent pour défendre notre cadre 
de vie ou notre accès à une nourriture saine; ils sont le plus 
souvent une poignée de bénévoles, à faire le sale boulot contre 
des élus parfois malveillants, au milieu de citoyens indifférents, 
donnant de leur temps et de leur énergie. C’est décourageant. 
Assister à une réunion publique, approuver ou dialoguer sur un 


réseau social, signer une pétition : autant de gestes qui regonflent 
les militants épuisés. 

G/ Résister 

La difficulté est considérable. L’écologisme exige déjà le 
courage d’affronter la vérité, de surmonter le découragement, 
d’accepter une forme de responsabilité. Il demande encore 
plus : céder le minimum de terrain devant les bulldozers du 
libéralisme. 

Il faut ramener à sa taille humaine l’épouvantail hypertrophié 
du décideur, du puissant, pour retrouver des rapports normaux. 
Les hommes de pouvoir ne sont pas intouchables. Si le monde 
que nous voulons ne correspond pas à leurs intérêts personnels, 
c’est tragique, mais pourquoi nous imposeraient-ils une situation 
qui nous heurte et nous lèse profondément? 

Nous n’avons aucune raison de nous laisser impressionner 
ou terroriser par ces messieurs à cravate. Dégonflons les 
baudruches, débouchons le tout à l’ego, dynamitons jusqu’au 
dernier piédestal. 

L’idée est de démonter ces relations vouées à l’échec — car 
ces hommes sont dans l’incapacité de nous entendre — pour 
reconstruire un rapport normal, c’est-à-dire fait d’échanges où 
le décideur sollicité est apte à ressentir, assimiler ou accepter le 
point de vue de son interlocuteur. 

Où puiser l’énergie pour s’opposer? Que de fois j’ai été 
désespéré par la morgue des pollueurs, l’étendue de certains 
désastres ou la disparition de gentils coins de nature. La force 
de remonter je l’ai trouvée dans l’amour profond de la Terre et la 
pensée de mes descendants. 

Un coup de mou? J’imagine mon arrière-petit-fils, englué 
dans un marasme écologique irréversible, se demandant ce 
qu’a fait son arrière-grand-père (ou ce qu’il n’a pas fait) pour 
le livrer à un monde aussi poisseux. Mon esprit brûle à l’idée 
qu’il soit contraint de rationner sévèrement son chauffage, ses 
déplacements, son eau, parce que nous n’avons pas su dire 


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43 



non — et quelle force il faut pour s’opposer ! — aux menteurs qui 
protègent leurs intérêts financiers; quelle volonté pour ne pas 
céder aux sirènes de la surconsommation, refuser le chantage 
à l’emploi, accepter la sobriété quand d’autres se « gobergent » 
honteusement. 


H / Faire 


Aussi petits que nous soyons, nous pouvons offrir notre force 
à notre pacifique armée en marche. Aucun geste n’est dérisoire, 
aucune idée n’est négligeable. 

Gestes du quotidien 

- Réduire et trier les déchets, si possible les valoriser 
(composteur, briques de papier combustibles...) 

- Privilégier les produits à emballage recyclable 

- Renouer avec son vélo à chaque fois que la voiture n’est 
pas nécessaire (et pas de mauvaises excuses, aux Pays-Bas où 
ça caille et ça pleut, beaucoup de gens vont au travail à vélo) 

- Acheter d’abord ce qui est produit en France, et, encore 
mieux, localement chez un artisan de proximité, sinon dans 
les chaînes de magasins respectueuses de la déontologie 
écologiste 

- Dans la mesure du possible, accompagner ses enfants ou 
ses petits-enfants à pied jusqu’à l’école ou pour leurs activités 

- Ne pas gaspiller (ne rien jeter de réutilisable ou en faire 
profiter les autres) 

- Soigner son bilan carbone, ne pas gaspiller l’énergie 

- Créer son oasis nature, sur le balcon ou dans le jardin, 
pour contribuer à la biodiversité 

- Consulter le site de L’ADEME qui fournit de nombreuses 
pistes sur l’action écocitoyenne. Le livre Famille zéro déchet 
donne également des indications très utiles. 


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Gestes d’engagement 


Partout en France des femmes et des hommes se dépensent 
pour protéger leur planète, à la mesure de leurs moyens, et les 
rejoindre est aussi facile qu’acheter une baguette de pain. 

Arriver à durer dans cette motivation c’est une autre affaire... 
Le mieux est de trouver chaussure à son pied, en cherchant 
l’association où l’on se sentira bien, où l’on sera efficace. Au 
besoin, changer tant qu’on n’a pas trouvé sa zone d’efficacité. 

Voici quelques pistes. Vous pouvez... 

Devenir un Chiendent! 

Consulter l’annuaire des associations de défense de 
l’environnement, sinon le registre de celles de votre commune. 

Vous intéresser aux antennes locales de Colibri, Terres 
Fertiles, LPO, Greenpeace, Fondation Hulot, CRIIRAD, France 
Nature Environnement, WWF, Les Amis de laTerre, Alternatiba,... 

Aller voir du côté des agitateurs d’idées comme Finance 
Watch, Confédération paysanne, Groupe d’Histoire des forêts 
françaises, Les gentils virus pour la démocratie, ATTAC, Collectif 
pour une transition citoyenne, Negawatt... 

Écouter avec profit des émissions aussi positives 
qu’informatives telles que Carnets de campagne de Philippe 
Bertrand (et son livre) ou C02 mon amour 6e Denis Cheissoux 
sur France Inter, De cause à effets d’Aurélie Luneau sur France 
Culture, C’est pas du vent d’Anne Cécile Bras sur RFI, les 
chroniques de Virginie Garin sur RTL. 

Regarder des images subversives, comme les vidéos La 
Barbe de Nicolas Meyrieux et celles du Professeur Feuillage ou 
de Bridget Kyoto, Cash investigation de Lise Lucet, Arrêt sur 
images de Daniel Schneidermann ou certains bons films : Mon 
oncle de Jacques Tati, L’an 01 de Jacques Doillon d’après une 
BD de Gébé, Dersou Ouzala d’Akiro Kurosawa, Into the wild 
de Sean Penn, Demain, Power to change, Qu’est-ce qu’on 
attend ?,... 

Visiter le blog de Bruno Parmentier Nourrir-manger.fr. 


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Soutenir tous ceux qui essayent de préserver notre capital 
végétal (Kokopelli, Semences paysannes, Fruits retrouvés, 
Humanité et Biodiversité, Nature et Progrès, Les croqueurs de 
pommes, Association Fermes d’avenir, Terre de liens.. .)■ Et tous 
les cultivateurs et pépiniéristes qui respectent la biodiversité. 

Jeter un oeil sur tous ceux qui innovent en respectant la Terre 
(Enercoop, Easygreen, Marcel Mézy et sa solution Bactérisol, 
Unéole et ses éoliennes urbaines, Guillaume Piton et son camion 
énergie, Yvan Bourgnon et son voilier Sea cleaner, maisons de 
la société Brikawood, bouteilles végétales de Lys Packaging, le 
vélo Podride à quatre roues de Mikael Kjellman...) 

Financer — même très peu — ceux qui ont autant le souci 
des humains que de la terre (Jardins de cocagne, NEF, Jardins 
familiaux, Incroyables comestibles, CMR, Initiative France, La 
plateforme pour le commerce équitable, Vie nouvelle, Fabrique 
de l’emploi, GNIAC, C’est qui le patron?!...). 

Infiltrer une équipe municipale pour y semer les graines de 
l’écologisme. 

On peut adhérer à un des partis politiques, mais, outre qu’ils 
sont idéologiquement minéralisés, il est très malaisé d’y repérer 
les écologistes convaincus. D’ailleurs, le même problème se 
pose au moment des élections : combien avons-nous vu de 
ces leaders qui, la main sur le coeur, partis pour la croisade 
environnementale, se contentaient à l’arrivée de mesures 
dérisoires!? Et ne parlons pas des renégats, qui virent les 
ministres de l’Environnement dès qu’ils s’agitent (Delphine Batho 
écartée par François Hollande) ou qui craquent sévèrement 
(Nicolas Sarkozy et son « l’Environnement, ça commence à bien 
faire »). 

Ne perdons pas de vue que nous possédons deux armes 
fatales qui, utilisées par une masse d’humains, désintégreraient 
tous les kystes anti-écologiques : le bulletin de vote et la carte 
bancaire. 

Élire un candidat qui a une vraie éthique environnementale, 
c’est faire progresser la cause de la planète et de nos 
descendants. Une fois éliminés les fantaisistes, il faut repérer 


les joueurs de pipeau, ceux qui se taillent un beau costume vert 
pour aller pêcher les voix. Quarante ans qu’on les entend pérorer, 
les faux-derches de l’écologisme, alors ne marchons plus : au 
bout de trois phrases on voit le masque! Peu importe qu’il soit 
de droite, de gauche ou de la planète Mars : un politicien ne doit 
nous rallier qu’à proportion de sa sincérité intellectuelle, telle 
qu’elle semble être chez Kosciuko-Morizet, Hamon, Mélenchon 
ou Hulot. 

Quant à ceux qui parlent de transition écologique comme un 
perroquet peut chanter la Marseillaise, laissons-les à leur vide. Il 
y a plus à se nourrir au contact de personnalités comme Isabelle 
Autissier, Paul Watson ou Chico Menées. 

J’aimerais croire à l’homme de génie qui transformerait 
les crabes en crevettes écolos, mais j’ai plus confiance dans 
l’énergie collégiale : pour produire des idées et des solutions, 
il faut une symbiose de toutes les intelligences éclairées, 
poussées par une volonté des peuples de renaître et de briser 
un mécanisme fatal. 

Notre deuxième arme, c’est notre carte bancaire : en tant 
que consommateur notre pouvoir est immense. Boycottez un 
produit, une marque : vous ferez plier le géant qui est derrière. 
Si demain nous refusons d’acheter les produits écologiquement 
douteux, nous pouvons mettre au pas les multinationales 
scélérates et nous risquons de favoriser des productions locales, 
honteusement concurrencées par le commerce véreux. 

Les monstres ne sont que des colosses aux pieds d’argile; 
c’est notre inertie qui les rend forts. Ne nous laissons pas momifier 
par Mon sang tôt, Ah ma zone, Bailleur, Goût gueule, Hic et ah 
ou A Peul.* 

Nous pouvons les faire trembler, même si nous sommes 
ridiculement petits. 


*Je n’ai pas les moyens d’un procès, d’où le travestissement. 


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P.S.1 : Que les associations et acteurs de l’écologisme que je 
n’ai pas cités dans les énumérations ci-dessus me pardonnent, 
il aurait fallu un livre entier pour les nommer tous. 

P.S.2 : Tous ces renseignements, comme l’ensemble du 
livre, appellent vérification, ne serait-ce que parce que je vous 
demande de ne pas me croire sur parole, mais d’exercer votre 
sens critique. 

Une deuxième raison de vous convier à examiner mon texte 
avec un oeil acéré, c’est que l’actualité écologiste évolue très 
vite. Ainsi, à la page 46, dans la liste des agitateurs d’idées, 
j’ai dû retirer le Collectif Roosevelt qui vient de se dissoudre au 
mois de novembre (2018). 


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IX. DES RAISONS D’Y CROIRE 


Je ne crois pas à l’apocalypse, vision presque 
cinématographique de la fin de notre monde : mourir sur une 
musique de Wagner noyés par les tsunamis et inondations du 
siècle, ou pulvérisés par une comète assassine, ça a de la 
gueule, ça flatterait presque notre goût du spectacle morbide. 
Je crains plutôt un pourrissement, l’avènement d’un monde 
paranoïaque, concentrationnaire, injuste et esclavagiste. Ceux 
qui trustent pouvoir et richesse saccagent et continueront à 
saccager le monde, à moins que les lueurs ci-dessous soient 
celles du petit jour... 

Greg Carr a sauvé le parc de Gorongosa, au coeur du 
Mozambique, en y dépensant 2,7 millions d’euros par an depuis 
2006. 

Sebastiâo Salgado docteur en écologie agricole et 
photographe célèbre, a reboisé 700 ha de terres épuisées : il lui 
a fallu 2,5 millions d’arbres. 

Marion Clifton Davis a fondé la réserve nationale privée de 
Nokuse (Floride) sur 220 km2 et a dépensé 90 millions $ pour y 
planter 8 millions de pins. 

Oslo devrait devenir la première capitale sans voitures de 
particuliers d’ici 2019. 

Les initiatives decommunes différentes éclosent : Ungersheim 
et ses 21 projets pour l’après-pétrole, Loos-en-Gohelle, Grande- 
Synthe... 


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Les humains fourmillent d’idées : Yvan Bourgnon et son 
voilier Sea Cleaner (voir aussi le Océan Clean up de Boyan 
Slot); les micro-éoliennes d’Arun et Anoop George, les maisons 
Brikawood ou la maison baluchon de Laetitia Dupé ; l’architecture 
de bambou de Simon Vêlez ; la tour Hypérion en bois de J.-Paul 
Viguier et ses 90 logements ; Paul Stamets qui veut soigner avec 
des champignons...). 

Le mouvement Urgenda, aux Pays-Bas, a fait condamner 
l’état néerlandais pour non-respect de ses engagements 
climatiques (juin 2015). 

Les conversions se multiplient : Bernard Laponche (ex¬ 
pronucléaire), Edgar Pisani aujourd’hui décédé (ex-agriculture 
intensive), Mélanchon et Hamon (ex-socialistes), Naoto Kan 
devenu antinucléaire (ex-Premier ministre du Japon)... 

L’abandon du projet de Notre-Dame des Landes*, le refus 
de la pêche électrique. 

La ferme du Bec Hellouin a prouvé que la permaculture 
est viable et même rentable (évidemment moins que la finance 
spéculative). 

Des millions d’humains, chaque jour, pensent d’abord aux 
autres et à la nature. Que leur discrétion ne nous porte pas à 
croire qu’il n’existe sur Terre que des rats cupides et égoïstes. 


*Je signale, à tous ceux qui ont été partisans du projet d’aéroport, 
qu’ils ont eu, pour la première fois depuis des lustres, l’occasion d’éprouver 
ce que les écologistes ont connu dans la plupart de leurs combats : la 
déception, l’amertume, le découragement, l’ulcération. C’est douloureux, 
n’est-ce pas? 


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X. DIALOGUE 


Si vous vous convertissez à l’écologisme, sachez que, 
comme les martyrs chrétiens, vous subirez des persécutions et 
les incroyants attaqueront la chair de vos convictions. 

Voici quelques armes qui vous éviteront, selon le cas, d’être 
écorchés, dépecés, lacérés... 

S'LL fjolLaii oxjouisJh (æa qjooLoa, on nxi fl&JimL pLuA hJusu ! 

Si, si, faisons, mais autrement. 

TLoua voua cwonA compAÎA : voua voLjjn.^ b Lun, nouA nouA 
mjdlonA cul djwtdnppjomxwi divwJbfjL, cl L'on&AjçpuL vqaJjl. .. 

... Et surtout au green washing ! J’adore qu’on me prenne 
pour un imbécile, notamment l’élu qui, à la place de notre forêt 
de pins parasols, construit une technopole «respectueuse de 
l’environnement». Le premier respect de la nature c’est de la 
laisser en vie. 

TLoua alLonA ojxjc^jcuûajsjl cüla. Ûaaiaæa, oüla. fong&hÆnjcÆA, 

d&A SommæIa, d&A ÿA&n&Il&A ... poux i'cmvÎAnnnjQjruini ! 

Je traduis : «Allez, tiens, un os à ronger, et coucouche 
panier! ». Comme je le dis volontiers, quand on a besoin des 
COP c’est que le bateau coule. 

C fjL pXVlLzmJWi QJUAjÜpJOJm. [La CVmJMAALOn] CL VCtlLcbL notAjH 

pAjojjzi Ino but pÂjocLuii], tout du mènui ! 

WaouoouM Et sans intervention de lobbyistes ni pression 
amicale de politiciens? Trop fort. 


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Jjqa QXjouill&A, cqaI bisun poli, maiA ccl lui mwxsdui paA. 
fà&jqjoUxjdjL, Lul Çkjjw 'uL ont Lcuaasl qil plan (DonspLcui, pAQA dsi 
Shjcmjqhjcui ! 

Si une expérience qui foire suffit à interdire tout projet du 
même type, l’aéroport de Notre-Dame des Landes aurait été 
enterré bien plus tôt, vu que Tokyo Narita au Japon vivote, que 
Montréal Méribel a été un échec cinglant, et que Ciudad Réal, 
fermé quatre ans après son inauguration, a été vendu 56,2 
millions d’euros, bien que construit pour 1,1 milliard ! 

J’ aA, pcunalà. Lll Jean. du JL&wclaoLousi ? Qll'qaI-cii qu'il 
voua m&i, l&A qjooLoa ? 

Tu me prends pour un microcéphale, ou quoi? Bien entendu 
que je lis les textes de l’opposition, comme ceux de Vincent 
Courtillot et du Grinch (Claude Allègre). J’ai même poussé le 
vice jusqu’à lire du Jean-Marc Sylvestre! Et je me suis bien 
marré. Ce sont des hommes intelligents, alors je laisse des plus 
forts que moi les ratatiner, comme quand Arthur Dessler a réfuté 
de façon sanglante Richard Lindzen, le champion du monde de 
l’écoloscepticisme... 

Jll vqjuoc mvqjtWl cl Lcl bowqisi ? 

Évidemment! Et casser la glace en hiver pour faire ma 
toilette, laver les draps à la main dans la rivière, cuire mon steak 
sur le feu de bois (Ah, merde, mauvais argument, aujourd’hui 
on appelle ça un barbecue!), mâcher les peaux de bêtes pour 
les assouplir comme le faisaient les femmes inuits,... C’est bien 
Alphonse Allais qui disait : « Passer pour un idiot aux yeux d’un 
imbécile est une volupté de fin gourmet. » ? 

C’est le progrès ! 

Exactement l’expression qu’utilisait Torquemada (grand 
inquisiteur) quand on lui présentait une nouvelle machine à 
tortures. 

J U, pAÂ$Lh&A t&A p/rtÜA OlAXiaUX. CHOC CmpLoiA ? 

Il y a quarante ans je me laissais berner par cet argument... 
Tu as remarqué qu’il y a moins d’oiseaux, moins de poissons, 
moins de nature et... moins d’emplois dignes de ce nom? 


91 fraul d&A Jwcxul&A, dsi nouve/uvc cpsjcüdisihA ! 

Jll nsi psuvc paA qhIâjcwqJl Isi dévfdvppsimsmi ! ! 

Je suis né dans une ville de 220000 habitants (Nice) ; devenu 
adulte je l’ai quittée pour une de 8000 (Condom) : je n’ai pas noté 
qu’on y vivait plus mal. Je ne comprends pas le lien systématique 
que les élus font entre croissance (notamment démographique) 
et bien-être. Le maintien d’une mixité des âges et des milieux 
sociaux, l’amélioration des services et des espaces urbains me 
semblent autrement pertinents. 

J'üupjLuÜJi, (jqa QjoonjomsAJtÆA oi Lia usjqsmlsmAA vont ùwllvqa 

dsiA ÂÀpjonAsiA aux, pAobGzmüA d 'ojrwuwntuimswt ... 

Je crains qu’ils se trompent (et nous trompent) quand ils 
prétendent pouvoir trouver des solutions à ces désordres, et ce, 
pour deux raisons. 

Primo, ils traitent ces problèmes sans conviction écologiste 
et ne peuvent apporter que des réponses palliatives, sans 
jamais s’attaquer aux questions de fond. C’est pour cela que la 
technologie ne peut que déplacer les problèmes d’environnement 
et non les résoudre. 

Secundo, certains problèmes sont insolubles tant qu’on 
ne change pas le «logiciel» de départ, comme disent les 
journalistes. Par exemple, l’énergie : si l’on reste dans la même 
idéologie, chaque amélioration sera mangée par l’évolution de 
la demande. 

Je m’explique : en ce qui concerne la fourniture d’énergie, 
tout gain d’efficacité est dévoré par les besoins sans cesse 
croissants; en ce qui concerne sa propreté, toute pollution est 
remplacée par une autre (l’électricité à la place du gazole pose 
la question du recyclage des grosses batteries et de la source 
plus ou moins polluante qui la produit). On ne peut espérer sortir 
du cercle des problèmes qu’en changeant les paramètres et les 
questions : par exemple, avant de se jeter sur l’auto électrique, 
repenser la place de la voiture dans la ville, les modes et horaires 
de déplacement, les types de véhicules (pourquoi pas un vélo 
urbain électrique avec coque amovible en cas de pluie). 


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c£ J QjwiAjonwimjwi c'a&t b’uun q&nilL, mmA csi qjuxi ucmJjwJL 

d’aboJuL UlAl qswA c'oAt lu t jjob ! 

Et c’est parfaitement légitime. Justement, parlons-en, au 
moment où dans de nombreux bureaux d’étude on prépare 
en catimini la conversion robotique. Tous ceux qui vont devoir 
céder la place à des systèmes automatisés dans les prochaines 
décennies (comptables, traders, enseignants, et bien d’autres) 
devraient manifester pour obtenir une réflexion sur la philosophie 
de l’emploi. C’est maintenant ou jamais : quel est le but du 
travail? Vers quelles formes d’emplois allons-nous? Combien 
d’humains y auront accès? 

Jjqa qjooLoa, voua aoJt&A pamaiA conhmJtA ! (Joua cuhl^ d&A 
«fmAjcA» jfuoux pAjodiicA dsi La naiwisi, oLoâa nu ujoua (immoAsùi^ 
jfuaA ! 

D’abord, tes parcs il ne faut pas qu’ils soient, comme le 
crédit carbone, une caution pour saloper tout ce qui est autour. 
Ensuite, je trouve pervers qu’on soit obligé de protéger des sites 
et des espèces, car cela veut dire que nous faisons peser une 
menace sur eux. Si nous avions une conscience de la nature, 
nous réduirions notre impact sur la planète sans recourir à ces 
mesures conservatoires. 

Nombre d’entre nous ne partagent pas ce point de vue et 
n’apprécient la nature que dans la bulle artificielle d’un Center 
Park ou aménagée d’allées cimentées, d’ascenseur et de 
panneaux pédagogiques. 

ÛâaHu dsi AthÆA&ÆA : L’qJisl numtbiLcfjusi va âsLaouxJÜisi touisiA 
[qa dJ^fjuusJUjià. ! 

Désolé, je conteste le terme d’ère pour le numérique, c’est 
juste un bourgeonnement de l’ère industrielle. Pour moi — et si je 
simplifie outrageusement — après la préhistoire, l’ère pastorale 
et l’ère industrielle, il est temps d’arriver à l’ère écologique, ou 
ère du NALASH (Nature Avant L’homme; Ambition : Sauver 
l’Humain*). 

*NALASH : voir mon roman, Dévastation... Je peux bien me faire un 
peu de pub, quand même ! 


L’idéal serait de retrouver un rapport harmonieux et 
réjouissant avec la nature, sans perdre les acquis des ères 
précédentes, c’est-à-dire, la satisfaction des besoins primaires, 
que je me permets de revisiter : 

Se nourrir... sainement, en suffisance, sans se suralimenter 

Se loger... sobrement, mais dans le confort 

Se soigner... le nécessaire avec le souci de prévenir les 
maux 

Se déplacer... par des moyens multiples et économes 

S’équiper... de l’indispensable, d’objets réparables et 
recyclables. 

Tout le reste c’est du bonus, auquel chacun a le droit 
d’aspirer dans la mesure où l’environnement est respecté ; même 
si certains de ces «plus» revêtent une importance évidente 
(communiquer, se cultiver), leur carence n’engage pas notre 
survie. 

Pour ceux qui m’auraient mal compris, posséder 3000 paires 
de chaussures comme madame Marcos relève d’un mépris de 
la planète tout autant que de la psychiatrie. Comme Howard 
Hawks avec ses chemises ou des milliardaires qui posséderaient 
vingt maisons. 

£fi, oh, Lia qjooLoa ! Doua owysifr qjusi voua cdlsi^ fj. ] aihsi La 
JiÂvoLuJjjoa ! ? 

Je veux, mon gars! D’accord, depuis Mao ce mot est à 
manier avec des pincettes, mais, avons-nous le choix? 

Depuis quarante ans, les écologistes appellent à une 
évolution : la force des résistances et l’étendue des dégâts sont 
telles qu’une transition, au rythme où nous agissons, risque 
d’être insuffisante pour éviter les conséquences irréparables. 

C’est donc à une révolution qu’il faut appeler, j’entends une 
révolution mentale et comportementale. 

Mentalement, nous devons lutter contre le besoin — dément 
— de domination sur la nature, et considérer la planète comme 
une collaboratrice. 

Il est temps de... 


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55 



- repenser les notions de croissance, de vitesse et de 
progrès 

- utiliser les expressions telles que économes de la Terre, BIB 
(Bonheur intérieur brut), répartition de la richesse planétaire... 

- concevoir de vivre mieux avec moins de superflu 

- revoir l’échelle de nos aménagements, retrouver la 
dimension humaine. 

Pour ce qui est du comportement, si nous arrivions déjà 
à ne pas saloper notre environnement, à ne pas prélever des 
ressources inconsidérément et à accepter un minimum de 
sobriété, ce serait énorme ! 

(Donne-mai jaàie une bonne hahuon de dcveniA écaLaqiàie ! 

Les emplois : la société capitaliste, quand elle ne les taille 
pas à la hache, les précarise et remplace les métiers par les 
petits jobs. Tout le contraire de la société écologique. 

La santé : les pédiatres dénoncent l’explosion des allergies 
dues à la pollution atmosphérique. Je présume que tu n’as pas 
envie d’avoir des enfants (petits-enfants) asthmatiques? Il n’y a 
que l’écologisme pour s’attaquer aux racines de ce problème. 

Les paysages : ça te plaît de voir les campagnes 
remplacées par des routes, des hangars (centres logistiques 
ou commerciaux) et des parkings? À l’oeil, c’est tristounet. Sans 
approche écologique, dans cinquante ans tu feras du vélo au 
milieu des ZA, des ZI, des parcs d’activité et des technopoles. 
Ceci dit, chacun son sens de la poésie visuelle... 

Ç& qui qaL péniLLe avec voua, Ica écoLoA, c'oAi que voua 

voua cAaqe^ deàiincA cl aoujvcJl le mande ! 

Si tu vois un type qui se noie, tu le regardes couler? En fait, 
les « écolos » ne sauveront pas le monde si les Terriens n’ont pas 
envie qu’on le sauve, et en réalité les hommes et leur civilisation 
sont bien plus menacés que la Terre. Moi, je tente un baroud 
d’honneur, puis j’irai planter mes choux loin de la fureur et du 
bruit... 

Ça doit Aobcanie anA qui ou paLLue : on a en pa/de paA 
pluA mal ! 


Si tu le dis... J’ai connu un cirrhotique qui se promenait 
avec une poche urinaire, le visage tout gris. Interdit d’alcool, il 
n’acceptait pas qu’on laisse entendre que sa maladie était due 
aux milliers d’apéros qu’il avait descendus. Tu me le rappelles 
un peu. 

Et dire que c’est nous qu’on traite de fanatiques (Rachel 
Carson a été qualifiée de «défenseur fanatique du culte de 
l’équilibre de la nature ») ! 

Tu sais, les problèmes d’environnement, c’est comme les 
termites : tu crois que tes boiseries sont saines jusqu’au jour où 
ta maison te tombe sur la tête... 

[Joua êicA canine La cAai&Aanxe, maiA ta cannaÎA La dcviàe 

da capiialÎAme : «Çhadüic oa mauJiix» ! 

Continue à réciter cette formule et un jour tu pourras 
remplacer OU par ET... 

Sénieux, ta cAaiA que Ica hcApanAablcA vont tucA La paule 
aux. oeu$A d’oA ? 91a nbwni jamaiA ’puAqud deinuine La 
pLancie ! 

Reviens sur Terre : c’est une illusion de penser que les 
crabes, ces hommes si sérieux, ne commettraient pas un crime 
contre la planète et, qu’en tout état de cause, la science trouvera 
des solutions à chaque crise environnementale. Tu as vu comme 
nous sommes crédules : les pieds dans la m..., nous gobons 
tous les mirages de la société marchande, sans réaliser que les 
paradis que l’on nous fait miroiter ne seront accessibles dans 
leur plénitude qu’à ceux qui auront les moyens de se les payer. 

Et puis lis l’article d’Evan Osnos, journaliste au New Yorker 
et professeur à Harvard, sur ces ultra-riches qui se préparent au 
pire... 

OuoIa. .. £n@in, voua paAle^, voua panle^, maiA voua ne 

HeJiie^ paA mieux aL voua éiie^ aa pauvoüi ! 

Détrompe-toi : nous débordons d’idées. Et elles risquent 
d’améliorer la vie. Tiens, dans le désordre : 

- organiser un référendum sur un pacte écologique qui 
entamerait la transition; si le oui l’emportait, l’État s’engagerait 


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à long terme sur le financement (histoire de changer ses 
habitudes...). 

- créer un mouvement, non partisan, pour rassembler tous 
les politiciens sincèrement favorables à la transition (je ne sais 
pas, moi, on pourrait l’appeler le mouvement des Chiendents...) 

- imaginer une fiscalité avantageuse pour les entreprises 
vertes, non multinationales, soumises à un label de qualité 
certifié rigoureusement 

- repenser les bords de cours d’eau dans toutes les villes où 
ils ne sont plus des espaces de détente et de respiration 

- arrêter l’extension urbaine et sans doute revoir la loi SRU 
qui, partie d’un bon sentiment, est devenue une bombe à 
bétonner (ma petite ville, par exemple, part avec un tel retard 
que, pour atteindre les objectifs, il faudrait construire sur tous 
les espaces verts qui font son caractère unique) 

-soutenir de façon continue et fiable les agriculteurs engagés 
dans une conversion en bio 

- réunir les plus grands esprits ouverts à l’écologie en une 
sorte de club de gentlemen, tout en consultant les populations, 
pour élaborer la nouvelle ère 

- dépolluer tous nos fleuves et nos grandes rivières, y 
réintroduire des poissons nobles 

- s’engager dans une transition automobile : imaginons une 
voiture française, abordable, qui consommerait deux litres au 
cent d’un carburant vert produit en France 

- lancer durablement l’installation d’éoliennes individuelles, 
de l’eau chaude et l’électricité solaires domestiques, en 
s’appuyant sur des technologies françaises 

- etc. 


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XI. CHAPITRE JEUNES HUMAINS 


Vous qui allez être les acteurs, impuissants ou actifs, de 
l’avenir incertain que je décris, ne zappez pas ces quelques 
phrases. 

Au cours d’une carrière plutôt heureuse, je me suis frotté 
à beaucoup de jeunes intelligences et j’ai pu constater que la 
sensibilité et la finesse ne sont pas réservées aux anciens. 

Il ne vous manque donc que l’expérience. Cela viendra, 
mais je peux vous faire gagner un peu de temps, puisque c’est 
un article que j’ai en magasin... 

Je vous propose juste un petit itinéraire en quatre étapes, 
à vous qui voulez décider quand même un peu du monde que 
vous allez devoir habiter : s’indigner, se révolter, agir, persévérer. 

Ceux qui croient que toute personne jeune est un être 
inférieur, rivé à ses jeux électroniques et dépendant de son 
smartphone, incapable de «s’arracher» — hormis pour un 
vêtement de marque ou des sneakers de folie, se fourrent le 
doigt dans l’oeil. Comme dans ma génération, votre harde de 
jeunes humains possède son lot de crétins, de couillons, de 
bas du plafond, autant que d’êtres épatants, de savoirs et de 
dispositions dont la puissance ne demande qu’à exploser, de 
sensibilités prêtes à saisir ce qui échappe à certains de leurs 
aînés qui se prennent pourtant pour des aigles. 

Alors, à tous ceux qui ont la bonne volonté et l’aptitude à 
voir et entendre, je répète ces quatre mots : indignez-vous — 
Hessel avait bien raison — devant le monde qu’on vous tricote, 


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où les «aberrations familières» ne nous font même plus réagir 
(embouteillages, fleuves dévitalisés, nature urbanisée au pas 
de charge...). 

Révoltez-vous : où est-il écrit que vous devez être de gentils 
moutons prêts à être tondus ou boulottés par les crabes? 

Agissez, selon votre caractère, votre énergie, vos affinités, 
vos compétences. N’attendez pas que les vieux singes inventent 
un mode différent; ce qu’ils vous proposeront risque d’être un 
calque à peine rafraîchi des anciens modèles. Bousculez-nous, 
étonnez-nous : cela nous fera le plus grand bien ! À vous de 
créer une civilisation qui arrêtera de consommer la planète sur 
laquelle elle vit. Il vous faut trouver — et ce n’est ni simple ni 
évident — un art de vivre qui commencera par respecter la 
nature tout en redonnant à l’humain une dignité et une lenteur 
efficace dans le travail. 

Persévérez : sur votre route, vous allez croiser des gens 
qui vous conseilleront de lâcher prise, « ils s’occupent de tout» ; 
d’autres qui vous diront que vous êtes un(e) jeune crétin(e), 
qu’il vaut mieux « laisser faire les grandes personnes » ; d’autres 
encore qui vous opposeront des arguments moisis pour vous 
décourager; d’autres, enfin, qui vous traiteront comme des 
copains (— ines), pour mieux vous manipuler plus tard : n’en 
croyez aucun. Continuez à avancer, histoire de n’avoir rien à 
regretter quand, comme moi, vous arriverez à l’heure du bilan. 

Soyez des Chiendents*, coriaces, obstinés, et répandez 
vos pousses partout, même en terrain aride! Courage, nous 
sommes quelques-uns à espérer en vous. 


*Un Chiendent c’est quelqu’un qui va mettre toute son énergie, sa 
ténacité et son intelligence pour exiger, proposer et réaliser une transition 
vers un monde équilibré et désirable. 


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XII. SE FAIRE UNE OPINION (LECTURES) 

Voici dix lectures que j’emporterais volontiers dans les 
solitudes d’une forêt de montagne. Sur une île déserte, je me 
contenterais de Thoreau, Muir et Rabhi. 

WALDEN (1854), Henry Thoreau 

Il existe tellement d’autobiographies prétentieuses et 
vaines! Ici, vous avez le sommet de la simplicité. Thoreau, 
un homme qui sent les bouleversements à venir en raison de 
son hypersensibilité écologique. Sa vision du monde, teintée 
d’humour, est un régal. 

QUINZE CENTS KILOMÈTRES À PIED À TRAVERS 
L’AMÉRIQUE PROFONDE, 1867-1869 (1913), John Muir 

Chaussez vos godillots et partez avec John Muir dans une 
Amérique encore sauvage ; vous sentirez le prix de ce que nous 
avons perdu et vous aimerez cet amour inconditionnel de la 
Nature. 

LE PRINTEMPS SILENCIEUX (1962), Rachel Carson 

Si vous ne devez en acheter qu’un, que ce soit celui-là : 
pour rafraîchir ma mémoire, j’ai dû relire ce livre fondateur. Je 
suis resté confondu devant la justesse d’analyse, la lucidité et 


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la passion de cette femme formidable. Cinquante-six années 
plus tard, il n’y a pas un mot à retirer de cet ouvrage si léger 
à la lecture et si lourd de contenu. Si seulement les hommes 
l’avaient prise au sérieux... 

ÉCOLOGIE ET FÉMINISME (1978), Françoise d’Eaubonne 

Ce livre touffu dézingue au bazooka certains de nos mythes : 
la nature à dompter, la femme fragile et insoucieuse, l’absolue 
nécessité de la croissance (économique). On lit avec une joie 
féroce ce texte d’un irrespect vivifiant. Je vous aurais bien 
conseillé Le féminisme ou la mort( 1974), mais je n’ai pas pu me 
le procurer. 

OVER (2008), Alex Maclean 

Ce n’est qu’un album de photos, mais elles disent d’une façon 
profonde et instantanée, l’absurdité, le non-sens du monde que 
nous avons fabriqué. Elles sont aussi un témoignage irréfutable 
et en disent aussi long qu’une thèse de 500 pages. 

VERS LA SOBRIÉTÉ HEUREUSE (2010), Pierre Rabhi 

Voilà un livre qui parle autant à l’âme qu’à l’intelligence, et 
qui prouve que la finesse et l’acuité de la pensée n’interdisent 
pas la clarté. Incontournable. 

L’ÉCOLOGIE (2010), Reiser 

Les éditions Glénat nous proposent un recueil de dessins du 
corrosif Reiser, un album à savourer tranquillement, qui laisse 
rêveur si l’on réalise que tout cela a été composé entre 1968 et 
1982. Certaines planches sont vraiment excellentes. 


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LE TRIOMPHE DE LA CUPIDITÉ (2010), Joseph Stiglitz 


Si vous avez encore un doute sur le grand n’importe quoi 
économique, ce livre du prix Nobel d’économie va vous édifier. 
Copieux, mais aussi instructif qu’accessible. 

MANUEL DE LA TRANSITION (2008), Rob Hopkins 

Ce livre, aussi clair que modeste, séduit par son énergie. 
À l’inverse de certains textes écologistes déprimants, 
Hopkins nous propose des choix et des actes positifs, 
concrets. À le lire on a envie de retrousser ses manches. 
Et puis, c’est le créateur de la notion de ville en transition. 

LA VIE SECRÈTE DES ARBRES (2017), Peter Wohlleben 

Je ne pensais pas rencontrer un jour un livre qui mettrait des 
mots sur toutes les émotions que je ressens dans la forêt : c’est 
aujourd’hui chose faite avec ce bouquin, à lire dans sa version 
illustrée pour ses photos magiques. Et à compléter avec une 
des conférences de Francis Hallé, l’homme du Plaidoyer pour 
l’arbre (2005). 

Trois romans vitaminiques non remboursés par la sécu : 

HIER, LA TERRE (2014), DÉVASTATION (2015), LES 
FRÈRES DE LA NUIT (2018), Daniel MATHIEU 

(contact : Iabesse06@gmail.com ) (mon blog : http:// 
yadupeku.blogspot.fr ) 


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XIII. CONCLUSION 


Ce qui est de l’ordre de l’humain nous pouvons le changer; 
réparer ce qui est de l’ordre de la nature c’est une autre paire de 
manches. Nous ne pourrons jamais reconstituer une montagne 
devenue ciment, béton ou moellon; nous ne ramènerons pas à 
la vie les espèces disparues. Nous pouvons juste éviter de nous 
suicider lentement. 

Il n’y a aucune fatalité économique; il n’y a pas au-dessus 
de nous un dieu Ekonomos, autoritaire et omniscient, qui 
n’admettrait pas la moindre entorse au dogme révélé. Il n’y a 
que des hommes comme nous, qui bâillent et pissent en se 
réveillant le matin, et qui, arrivés dans leur nid d’aigle, creusent 
inlassablement les rigoles qui mènent le pognon vers eux. 

Il n’est même pas question de complot; juste d’un système 
poussé vers toujours plus d’efficacité, qui serait tolérable — 
après tout, s’ils tiennent à tout prix à être plus riches que les 
autres! — s’il ne détruisait les hommes et saccageait la Terre, 
notre seul refuge dans l’immensité glacée de l’univers. 

J’ai remarqué que beaucoup de grands évènements de 
l’histoire correspondent à des projets d’accaparement ; c’est, en 
particulier, le moteur des guerres. C’est évidemment celui des 
guerres économiques, et comme dans tout conflit moderne, les 
déflagrations anéantissent les civils (nous, humbles citoyens) et 
l’environnement laminé sous les bombes. 

Il est sans doute temps de se révolter et d’affirmer que 
nous en avons assez d’être les dommages collatéraux que les 


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généraux de la finance et de l’industrie considèrent comme leur 
pourcentage de pertes acceptables. Temps de dire que nous 
en avons ras le bol de voir nos paysages familiers bousillés, 
nos agriculteurs périurbains remplacés par des hangars pour 
vendre des canapés ! 

Ceux qui croient en un Dieu, peuvent-ils penser qu’il a voulu 
ce monde pour qu’une partie de ses créatures vivent dans 
l’esclavage ou le stress imposé par des minorités pour lesquelles 
l’homme et la nature ne sont que des «consommables» parmi 
d’autres? 

Personnellement, j’ai un doute... 

Et quant à ceux qui affirment qu’il n’y a pas le feu au lac, 
ils sont un peu comme le capitaine du Titanic qui devait dire 
à son second, quelques minutes avant de heurter l’iceberg : 
«What a wonderful night ! » Ou comme le président Hoover 
qui, en septembre 1929, quelques jours avant le fameux krach 
d’octobre, affirmait que « la prospérité est au coin de la rue » ! 

À défaut d’être convaincus, nous pouvons être bienveillants 
et ouverts, nous pouvons nous demander : qui ment? Si nous 
n’avons même pas un soupçon de sensibilité écologique, c’est 
que nous n’entendons plus battre le coeur du monde; nous 
sommes comme morts à la planète à laquelle nous devons la 
vie. 

Il ne s’agit pas de s’enticher d’écologisme ou de céder à un 
effet de mode : il faut juste essayer de se mettre au diapason du 
monde. 

Le remboursement des dettes, la précarité et le monde 
salopé ne constituent pas un avenir soutenable. 

N’est-il pas temps de briser — comme ceux qui ont abattu 
celui de Berlin — « le mur de concepts et de machines qui s’est 
dressé entre nous et la nature», selon l’expression de Christian 
Godin? 

Les jeunes doivent bouger. En revanche, nous autres, 
du trentenaire au quatrième âge, nous avons le devoir de les 
aider, d’amorcer le mouvement, de ramener la machine folle à 
un rythme biologique. Qu’il nous reste cinq ans ou cinquante 


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ans à vivre, que nous soyons paysans, chimistes, maçons ou 
chefs d’entreprise, agissons, chacun à notre manière et dans la 
mesure de nos moyens, sans attendre les autres. Aucun geste, 
si petit soit-il, n’est vain ni ridicule. 

Si nous n’agissons pas, nous laissons germer les plaies du 
futur : soit une dictature ultralibérale (pseudo-démocratie aux 
règlements coercitifs, hyperprécarités sociales et énergétiques, 
manipulation oligarchique...); soit une dictature écologique où 
l’homme devra rapetisser cruellement face à la nature (avec le 
risque d’être soumis à des « nazis » verts). 

Ce sera également un endroit où feront rage les guerres sans 
visage pour l’accès aux ressources (eau, terre, minerai...); un 
lieu aux aménagements inhumains, une sorte de jungle urbaine 
où nos germes héréditaires trouveront un milieu accueillant 
(paranoïa, délinquance et sadisme, exploitation des autres, 
tyrannie législative et réglementaire). 

La Terre ne grandira pas pour nous faire plus de place, les 
déchets toxiques n’auront pas la courtoisie de s’évanouir dans 
la nature, les gisements épuisés ne se reconstitueront pas pour 
nos beaux yeux. 

Si les penseurs de l’écologisme se trompent, mon livre n’est 
qu’une futilité, un torchon à mettre dans la poubelle jaune; si, 
comme on peut le craindre, ils sont dans le vrai, des jours très 
difficiles s’annoncent. À nous de les rendre impossibles. 

On peut ergoter sur les faiblesses de l’écologisme, maugréer 
contre l’empêchement au progrès ou remettre aux calendes 
grecques toute action environnementale, il n’en reste pas moins 
que l’écologisme propose la seule voie cohérente et agit pour 
sauver ce qui nous reste. 

Les écologistes sont les plus sensés des Terriens parce 
qu’ils ont compris que c’est notre philosophie du monde qu’il 
faut changer, ce que des gens, sans doute aussi intelligents 
et malheureusement bien plus puissants, ne parviennent pas à 
admettre. 

Bien que notre système de pensée montre d’inquiétants 
signes d’usure, il est maintenu d’une main de fer par ceux 


auxquels il profite, la planète dût-elle en crever. Tous ceux qui 
ont voulu l’abattre ou le transformer s’y sont cassé les dents. 

Même si ce 1 à 5 % d’hommes et de femmes qui dirigent le 
monde ne sont pas invulnérables, leur capacité de résistance 
à toute opposition est stupéfiante, c’est pourquoi on a envie 
d’appeler à un miracle comme celui que vécurent la Grèce de 
Périclès, l’Italie des Florentins ou le monde arabe du Moyen Âge. 

Après les périodes des grandes découvertes géographiques, 
scientifiques et technologiques, nous pourrions entrer dans celle 
de la grande redécouverte de notre environnement, in situ et 
non pas en virtuel. 

Le moment est peut-être venu de dépasser notre médiocre 
humanité, vaniteuse, nombriliste et destructrice, pour aller au- 
delà de l’avidité et de l’inconséquence. Le moment de faire 
appel au meilleur en nous, de nous sublimer pour construire 
un monde beau et apaisé; sinon, autant disparaître comme les 
dinosaures, et laisser la place aux insectes et aux poissons... 

Je prie pour que les citoyens, légitimement inquiets, 
se décident à voter pour des humains qui auront réfléchi à 
l’existence au-delà d’un mandat électoral et considèrent la 
transition écologique avec une réelle conviction. 

Je prie pour que les jeunes générations et toutes les femmes 
prennent le mors aux dents et nous construisent un avenir 
enthousiasmant où l’un des principaux projets serait de réparer 
et d’embellir la planète, sans y vivre moins bien. Que des millions 
d’Emma Gonzalez se lèvent pour hurler leur désir de changer 
de vie ! 

Je prie pour que nous ayons le courage, l’intelligence et 
la ténacité, pour geler les terrains autour des villes, réinvestir 
les friches, remplacer les centres commerciaux inutiles par des 
champs, repeupler mers, rivières et forêts, mettre au régime le 
capitalisme et consumer le consumérisme. 

Plutôt que de Grand Paris, je rêve d’un grand pari : réinventer 
le futur, dans l’esprit du Nalash. Arrêtons avec les grands projets, 
un seul suffira : revenir à l’échelle humaine (voir annexe 4). Et 
dès aujourd’hui, parce que, pour la première fois depuis trente 


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ans, je vois partout des citoyens qui se prennent en main, je me 
remets à espérer qu’un jour les écologistes pourront disparaître 
(puisque l’écologisme sera devenu inutile) et ne seront plus, 
chacun à sa manière, que les jardiniers de la Terre. 

Voilà, à présent je peux envisager sereinement de me faire 
une tisane de racines de pissenlits. 

À SUIVRE : un bref manuel de fonctionnement pour savoir se 
comporter et se défendre. Sur le net, dès que les Chiendents actuels 
l’auront composé. 


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ANNEXE 1 


À propos de la collection Terre humaine, bâtie par Jean 
Malaurie 

Il y a beaucoup à tirer de la connaissance des peuples 
primitifs, contrairement à ce que nous avons longtemps pensé. 
Quand nous nous intéressons aux peuples premiers c’est 
à travers leurs objets. Nous sommes admiratifs devant leur 
créativité et leur savoir-faire, tout en ignorant que leur pensée 
et leur conception particulière du monde, constituent un vivier 
d’idées extraordinaires. 

Ainsi, la notion de sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi 
on peut la retrouver dans l’exemple de ces civilisations qui nous 
offrent des leçons d’humanité et d’écologie, à défaut de leçons 
technologiques. 

Par exemple, à l’heure où les disparités sociales sont 
impressionnantes il est aisé de constater que dans de nombreux 
peuples primitifs le concept d’égalité n’existe pas parce que 
cette notion, leur étant naturelle, ne constituait pas un but à 
atteindre (si vous vous débrouillez en anglais, voyez Dorothy 
Lee, Valuing the self : what we can learn from other cultures). 

Vous avez des ancêtres auvergnats ou bretons : feuilletez 
Toinou d’Antoine Sylvère, Le cheval d’orgueil de Pierre-Jakez 
Hélias. Vous êtes curieux des cultures étrangères, puisez dans 
le réservoir de Terre Humaine, les pépites y abondent : 


69 


LE DÉSERT DES DÉSERTS 
L’ÉTÉ GREC 

UN VILLAGE D’AUTREFOIS 
SOLEIL HOPI 

LES DERNIERS ROIS DE THULE 
TRISTES TROPIQUES 


Wilfried Thesiger 
Jacques Lacarrière 
Mahmout Makal 
Don C. Talayesva 
Jean Malaurie 
Claude Lévi-Strauss... 


Hormis Fanshen, livre intéressant, mais difficile, j’ai consommé 
bien des exemplaires de cette collection avec passion. C’est 
pourquoi, encore imprégné de cet esprit ethnographique, je ne 
résiste pas au plaisir de vous montrer à quel point les contre¬ 
vérités ont toujours été l’arme préférée des dogmatiques du soi- 
disant modernisme, de tous ceux qui confondent innovation et 
progrès, et n’accordent pas à autrui le droit de disposer de son 
mode de vie s’il diffère du leur. 

Voici une citation de Cook, à propos de ces «sauvages» 
que le monde européen s’apprêtait à civiliser. 

« Ce que j’ai dit des naturels de la Nouvelle-Hollande pourrait 
faire croire que ce peuple est le plus misérable qui existe; mais 
en réalité ils sont beaucoup plus heureux que nous Européens 
étant totalement ignorants non seulement du superflu, mais 
aussi des commodités nécessaires tellement recherchées en 
Europe. Il est heureux pour eux de ne pas en connaître l’usage. 
Ils vivent dans une tranquillité que ne trouble pas l’inégalité des 
conditions. De leur propre aveu, la terre et la mer leur fournissent 
toutes les choses nécessaires à la vie. Ils ne convoitent pas des 
maisons magnifiques pourvues de nombreux serviteurs. » 

John Cook, Relations de voyages autour du monde [Nouvelle- 
Galles du Sud/Côte est de l’Australie] 1770 


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ANNEXE 2 


Pour les lecteurs plus gourmands, ou plus avancés, voici 
mes autres choix, en général à partir de mes lectures, d’où leur 
nombre limité. Je suspecte le kayak, le vélo, la pêche et les 
champignons de m’avoir empêché de lire autant qu’il l’aurait 
fallu... 

L’HOMME ET LA TERRE (1905), Élisée Reclus 

LA TECHNIQUE OU L’ENJEU DU SIÈCLE (1954), 

Jacques Ellul 

POUR UNE SOCIÉTÉ ÉCOLOGIQUE (1976), Muray 
Bookchin [en PDF] 

ARCHITECTURE SANS ARCHITECTE (1977), Bernard 
Rudofsky 

ENTROPIE (1980), Jeremy Rifkin 

LE ROUGE ET LE VERT (1981), Boris Komarov 

PAYSAGES (1982), Yves Luginbühl 

HISTOIRE DU PAYSAGE... (1983), Jean Robert Pitte 

LA FABRICATION DU CONSENTEMENT (1988), Noam 
Chomsky 

SUR LA TÉLÉVISION (1996), CONTRE-FEUX tome I 
(1998), Pierre Bourdieu 

LA BARBARIE DOUCE (1999), Jean-Pierre Le Goff 

L’HORIZON NÉGATIF (2005), Antoine Virilio 

LA PLANÈTE DISNEYLANDISÉE (2006), Sylvie Brunei 


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L’HOMME ÉCONOMIQUE (2007), LE CAUCHEMAR QUI 
N’EN FINIT PAS (2010), Christian Laval 

LE BANC DU TEMPS QUI PASSE (2017), Hubert Reeves 

EN FINIR AVEC LE NUCLÉAIRE (2011), Bernard 
Laponche 

LA HAINE DE LA NATURE (2012), Christian Godin 

SOIGNER L’ESPRIT, GUÉRIR LA TERRE (2015), Maxime 
Egger 

LA DÉCONNOMIE (2016) Jacques Généreux [lire aussi 
J. Généreux explique l’économie à tout le monde, paru en 
2014] 

Et dans les dernières parutions : 

OÙ ATTERRIR ? (2017) , Bruno Latour 

LE BANC DU TEMPS QUI PASSE (2017), Hubert Reeves 
[surtout les chapitres Écologiques et Le réveil vert] 

POUR ÉVITER LE CHAOS CLIMATIQUE (2017), Pierre 
Larouturou, Jean Jouzel 

LES FRANÇAIS ET LA NATURE. POURQUOI SI PEU 
D’AMOUR? (2017), Valérie Chansigaud 

MANIFESTE POUR DEMAIN (2018), Philippe Bertrand 

À consommer sans modération : 

Edgar Morin, Michel Serres, Jean-Marie Pelt, Théodore 
Monod, Albert Jacquart, Jean-Louis Étienne,... 


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ANNEXE 3 


Trois articles de mon blog [ http://vadupeku.blogspot. fr ] sur 
la COP 21. 

La Terre est une femme : nous devons ménager ses fragilités, 
apprécier ses forces, chérir sa générosité. Combien d’entre nous 
vivent sur ce monde comme s’il était là pour notre unique usage? 
Combien d’entre nous ont idée de notre chance d’exister sur 
cette planète? Je n’attends plus rien des décideurs, je n’espère 
plus que dans les individus à condition qu’ils fédèrent leurs 
pensées et leurs énergies. Vérifiez la véracité de ce que je dis 
dans cet article et faites-le suivre : je l’ai écrit avec mes tripes. 
Dans quelques années je disparaîtrai de cette Terre et j’aimerais 
m’effacer avec l’idée que mes descendants seront heureux. 

COP 21: L’UTOPIE? 

article du 15-12-2015 

Bien que reconnaissant la qualité de son organisation et la 
bonne foi de certains de ses participants je maintiens que ce 
mammouth a accouché d’un pet de souris. Il ne pouvait en être 
autrement. 

Dans cinquante ou quatre-vingts ans, avec le recul 
historique et (je le crains) la constatation des désordres sociaux 
et climatiques, on réalisera que ces COP et autres Sommets 
de la Terre auront été un dé à coudre d’eau jeté sur un feu de 
pinède un jour de mistral. 


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Trois anomalies devraient nous mettre la puce à l’oreilie : 
c’est la vingt et unième COP, à quoi donc ont servi les vingt 
précédentes? Que dire du bilan carbone de ces réunions, 
considérant les déplacements en avion? Et la place ridicule 
accordée aux écologistes de terrain ? 

En fait, si la COP 21 a une utilité c’est de mettre en valeur 
notre incapacité à appréhender notre environnement, que nous 
devrions considérer comme notre deuxième peau, voire notre 
deuxième corps. 

Une faiblesse de cette COP est de nous focaliser sur le 
réchauffement climatique, parce qu’il est spectaculaire et 
engendrera des complications économiques, alors que nous 
semons depuis des décennies les mines environnementales qui 
exploseront sous les pieds de nos arrière-petits-enfants : pénurie 
d’eau potable, déforestation, empoisonnement des terres, 
avalanche des déchets, épuisement des ressources, diminution 
de la biodiversité, surpopulation, destruction de l’harmonie des 
paysages. 

J’ai toujours pensé qu’aucun esprit humain ne serait capable 
d’affronter la connaissance totale et immédiate des ravages 
subis par la planète. Elle réserverait à celui qui l’acquerrait une 
dépression sévère, peut-être le trouble mental ou le suicide, 
voire un collapsus émotionnel. 

Ne croyez pas les politiciens — qui finissent par croire à 
leurs propres mensonges — quand ils annoncent qu’ils ont enfin 
pris conscience des enjeux et rappelez-vous que le premier 
sommet pour la Terre de Stockholm a eu lieu en 1972!!! Quand 
j’entends notre président dire que «Le monde a écrit une 
nouvelle page de son histoire» je pense au fameux discours 
de Georges Pompidou à Chicago, le 28 février 1970, l’année où 
je suis devenu zécolo : quarante-cinq années perdues pour la 
santé de notre planète ! 

Quarante-cinq années d’agitation verbale pour tisser un 
aimable trompe-l’œil derrière lequel la dévastation continue. 
L’illusion n’est pas de vouloir un monde en harmonie avec son 


environnement, l’illusion est de s'accrocher à un modèle dépassé 
dont nous constatons chaque jour les effets délétères. 

Je crains que le tort des écologistes, jusqu’à aujourd’hui, 
ait été la modération face à des gens qui, sous le masque du 
raisonnable, dévorent le monde avec une frénésie démentielle. 
Vous pensez que je délire... Pendant que la planète approche 
de l’asphyxie, on projette d’envoyer des hommes sur Mars, de 
construire une autoroute Paris-New York, de mettre à sac les 
terres rendues accessibles par la fonte des glaces : qui est fou ? 

J’aimerais juste que nos arrière-petits-enfants jouissent 
eux aussi des progrès véritables, qu’ils connaissent le bonheur 
d’une douche chaude, de la chirurgie non invasive, de la facilité 
des déplacements, du chauffage central, d’une nourriture saine 
et abondante... 

Tant que nous n ’aurons pas la planète au cœur, que chacune 
de ses douleurs ne sera pas la nôtre, que nous ne nous poserons 
pas la question du sens de notre présence sur Terre, les actions 
pour l’environnement ne seront que des soufflotements sur le 
feu. 

Alors, comme certains d’entre nous, faites-vous une 
conviction puis agissez, à votre petit niveau : prenez votre 
vélo quand la voiture n’est pas indispensable, soyez «sobre» 
en général, rejoignez les associations qui luttent au quotidien, 
infiltrez les équipes municipales pour essayer de faire bouger 
les lignes. 

Il est trop tard pour qu’il n’y ait pas de conséquences de 
nos errements, mais il est encore temps pour que le futur ne 
soit pas sans avenir. 

COP 21 (II) 

article du 20-12-2015 

Mon emportement quant à la COP21 laisserait imaginer 
un écrivain sexagénaire atrabilaire et frustré. Ceux qui me 


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connaissent savent à quoi s’en tenir, pour les autres voici un 
bref commentaire. 

Tout d’abord — et quoique je ne déteste pas être pris 
pour un imbécile, surtout par un crétin ou un prétentieux —, 
remballez tous les clichés du retour à la bougie ou à une vie 
primitive. Je ne suis pas né en 1851, mais un siècle plus tard : la 
voiture, l’électricité, le chauffage fonctionnel et propre, me sont 
aussi naturels qu’à vous et je crains bien plus une fourniture 
chaotique de ces biens dans le futur qu’un retour à la charrette, 
aux bougeoirs et au feu dans la grotte. 

Ensuite, pour ce qui est de ma dérision devant cette COP 
qui a remué tant de monde, de belles paroles et d’émotions 
disproportionnées, je la crois justifiée. Un tel mammouth 
médiatique pour finalement se promettre (si tu ne tiens pas 
tes objectifs je te tire par la barbichette!) qu’on va «limiter» la 
hausse de la température, même le père Ubu n’aurait pas trouvé 
plus cocasse. 

La plupart des politiques et des décideurs ne veulent pas 
changer les perspectives et les règles de notre «modernité» 
malgré les signes d’impatience de notre planète. Si je ne 
craignais pas que nous dépassions le point de non-retour, je 
me tairais pour profiter égocentriquement de ma retraite; mais il 
y a encore de la vie, et donc un peu d’espoir. 

Ce sont les simples citoyens qui feront bouger le mammouth. 
D’ailleurs, cela a déjà commencé [j’en parlerai dans mon 
troisième et dernier article]. 

Enfin, je prie mes « habitués » de me pardonner le ton un 
peu solennel de ces textes. Ils peuvent comprendre qu’une 
conviction aussi profonde et aussi ancienne que la mienne - 
45 ans — s’accommode difficilement des mascarades, des 
palinodies et des mensonges. Cependant, je vais vite revenir à 
ma fantaisie congénitale, car une foi (fût-elle écologique) sans 
humour tourne aisément au terrorisme. 


COP 21 (III) 

article du 26-12-2015 

Voilà ma dernière vocifération quant à ce grand moment 
d’illusionnisme médiatique. En réalité, j’aimerais, à l’occasion de 
ce dernier volet, faire vibrer le diapason de l’espoir (Saperlotte, 
on dirait du Barbara Cartland !) parce que ma détestation des 
cuistres et des jocrisses ne m ’empêche pas de voir tous ceux 
qui se dépensent chaque jour pour préserver un monde vivable. 

Plutôt (tiens, ça me rappelle une bêtise qui m’est venue hier 
matin : le train étant parti plus tôt je suis resté à mi-quai) que de 
vous pomper l’air — même vicié — avec une liste exhaustive, 
voici mes préférés. C’est parfaitement arbitraire, mais, après 
tout, c’est mon blog et j’y écris ce que je veux; je ne m’interdis 
que les propos nauséabonds, haineux et mensongers qui ne 
peuvent que déshonorer celui qui les rédige (avec cette phrase, 
je me sens le La Rochefoucauld du pauvre). 

Je commencerai par Sebastiao Salgado, le photographe 
qui a replanté deux millions et demi d’arbres et qui a démontré 
qu’on peut régénérer des endroits dévastés. 

Ensuite, Sandra Bessudo, la biologiste, aujourd’hui ministre 
de l’Environnement en Colombie, qui a permis le classement 
au patrimoine mondial de l’île de Malpelo. C’est un bonheur 
de voir cette jeune femme affirmer son amour de la mer et de 
la nature [en France, le grand ordonnateur de la COP21 a viré 
Delphine Batho à sa première protestation contre les coupes 
budgétaires !]. 

Je pense aussi à tous ceux qui témoignent, qui luttent par 
la parole, avec modestie, qu’ils s’appellent Pierre Rabhi, Erri de 
Luca, Jean Malaurie,... Ainsi qu’à deux disparus : Bernard Maris 
et Jean-Marie Pelt. 

Enfin, je crois que Philippe Bertrand, sur France Inter, mérite 
une mention particulière, lui qui met quotidiennement en valeur 
l’activité des humains de bonne volonté, et Dieu sait s’il y en a. 
Sans doute plus que des canailles. 


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ANNEXE 4 

Cinq thèmes du texte : le mot grigri, la crétinisation 
programmée, la confusion, les dogmes sacrés, la 
saturation. 

[Ces textes ont été écrits il y a bien vingt ans, à quelques rajouts 
près] 


I. LE MOT GRIGRI 

Le propre d’un mot à la mode c’est de connaître une gloire 
éphémère, car un usage excessif le vide plus ou moins vite de 
sa substance et, comme un chewing-gum trop mâché, il faut 
l’abandonner. Une fois craché, il rentrera dans les rangs du 
dictionnaire, anonyme parmi ses frères de langage, ou il se refera 
une santé pour réapparaître un jour, prêt à être remastiqué par 
les insatiables mâchoires médiatiques. 

Voilà le lot commun des mots, or, les mots grigri échappent 
à ce destin fatal, et c’est un sujet d’étonnement : ils sont parfois 
mâchouillés jusqu’à la transparence et gardent pourtant leur 
saveur magique. Voici quelques-uns de ces termes-talismans, 
à la fois arme et bouclier, qui clouent le bec à toute la ménagerie 
écolo-gauchiste comme à des scientifiques aussi modestes 
qu’érudits ou à quelques politiques intellectuellement honnêtes, 
mais isolés. 


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MODERNE : en voilà un dont le succès ne se dément pas. 
Cet adjectif pare instantanément le mot auquel il est associé 
d’une aura fabuleuse. Ainsi, tout projet plus ou moins véreux, 
toute réalisation aussi pharaonique qu’inutile, toute politique 
d’un petit Napoléon municipal, obtiennent, par l’ajout de ces sept 
lettres, un caractère de dynamisme et de sérieux qui renvoie à 
des années-lumière toute opposition. 

Arrêtons-nous un instant sur sa définition : qui appartient 
ou convient à l’âge présent. Il est donc synonyme d’actuel, 
de contemporain. Par conséquent son usage dans le langage 
économico-politique est un véritable abus : dans l’esprit, notre 
finance est héritée du 19 ème siècle, notre politique de l’après- 
guerre, notre architecture des années 20, donc, une économie, 
une politique et un urbanisme modernes ont fait long feu. 

La distorsion dans l’emploi de ce mot est telle que l’on 
distingue l’Art moderne et l’Art contemporain, ce qui, au 20 ème 
siècle, a donné lieu à des finasseries intellectuelles aussi 
cocasses que byzantines. 

Quoi qu’il en soit, cette coque vide reste d’une redoutable 
efficacité. 

PROGRÈS : pour moi, qui fut professeur dans une autre 
vie, c’est à la fois le plus banal (mention bateau dans un bulletin 
scolaire) et le plus important des mots (quand il se réalise chez 
quelqu’un dont vous avez la responsabilité), mais dans le langage 
courant il permet toutes les dérives, toutes les justifications, tous 
les abus. 

Au nom du progrès nous avalons non seulement des 
couleuvres, mais encore des boas constrictor; devant lui toute 
protestation est vaine, avant même d’avoir été exprimée. 

Arrêtons-nous sur l’expressions : la rançon du progrès. 
Traduction : on a fait ce qui était mieux, même si c’est moins 
bien. 

Exemple : chaque été le centre de ma ville est bouché 
comme un constipé de huit jours. 

Solution de progrès : une belle rocade dans la zone verte. 


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Bénéfice : un an de travail pour les ouvriers de la route, un 
max de blé pour les intermédiaires et la grosse entreprise, une 
touche « moderne » pour notre ville. 

Résultat : au bout de deux ans, tout le monde connaissant 
l’existence de cet accélérateur de circulation, il y a cinq fois 
plus de voitures et un embouteillage monstrueux au bout de 
la déviation; la vue de la zone verte est massacrée; quelques 
agriculteurs riverains ont vu leurs terrains (donc leur gagne- 
pain) amputés et leur ferme devenir un enfer décibélique... c’est 
la rançon du progrès. 

Demandez aux ouvriers jetés dans le chômage, aux jeunes 
adultes qui galèrent pour démarrer dans la vie professionnelle, 
ce qu’ils pensent de cette rançon. 

Double cocufiage : votre environnement est bousillé! Ah, 
merde, votre emploi aussi ! 

Quand un progrès aboutit à une régression, est-ce encore 
un progrès? 

DÉVELOPPEMENT : celui-là aussi frappe fort. Tout ce qui se 
mettrait en travers du développement est frappé de ringardise, 
d’arriération. 

Profitant d’une notoriété légitime (voir développement mental, 
psychique, philosophique...) il prend dans certains domaines la 
force d’une incantation, balayant toute restriction, toute velléité 
de contradiction. Associé aux mots commune, département, 
région, pays, il est le garant de l’orthodoxie et du modernisme 
— voir plus haut — et pourtant il repose sur une incongruité. 

Dans un état de nature donné, il ne peut y avoir de 
développement d’une espèce sans régression d’une autre ou 
sans pillage des ressources épuisables. Il en va ainsi de notre 
propre développement et nous ne saisissons pourtant pas le 
paradoxe qu’il y a à vouloir contrôler des populations animales 
alors que nous n’envisageons pas de limiter la nôtre. 

En même temps que nous agrandissons nos villes, comme 
jamais dans l’histoire de l’humanité, nous consommons des 
montagnes pour notre béton, nous éliminons irrémédiablement 


des animaux et des plantes, nous stérilisons des terres, sans que 
nous vienne l’envie de réfléchir à ce qu’a de toxique et mortifère 
le principe d’un développement infini dans un monde fini. Et les 
couillons auront des ailes avant que nous puissions aller sur Mars 
goûter les joies d’un nouvel âge de développement effréné ! 

Si ces trois termes sont hors catégories, il en existe malgré tout 
bien d’autres dont il faut toujours craindre les effets secondaires : 
vitesse, puissance, liberté (d’entreprendre), autorégulation, 
relance*, et tous ceux qui font fureur chez nos édiles comme 
Eco-quartier, HQE, BBC, équipements structurants... À l’aide 
de ces mots, des décideurs inventent un conte de notre vie et 
finissent par y croire. 

II. LA CRÉTINISATION PROGRAMMÉE 

Le procédé d’abrutissement des masses n’est pas nouveau 
(ah, le fameux «du pain et des jeux» des Romains!), la 
nouveauté ce sont les capacités de diffusion dont disposent les 
manipulateurs. 

Pour cela il a fallu parvenir à une concentration des pouvoirs, 
facilitée et amplifiée par les mécanismes néo-libéraux; ainsi 
une entreprise de taille internationale - et son dirigeant, partant 
par exemple du domaine des travaux publics, peut investir des 
médias dont les journalistes économiques pourront être choisis 
en fonction de leur orthodoxie par rapport au tout-béton, au tout- 
autoroute,... Bien évidemment, il s’agit là d’une pure spéculation 
intellectuelle. 

On ne peut pas parler d’un complot mondial, ni même d’un 
machiavélisme de ploutocrates ; il s’agit, à des fins purement 
mercantiles, d’une manipulation très intelligente, puisqu’elle nous 
fait croire à une grande liberté individuelle. Nous ne sommes pas 


*Notre monde en surchauffe ressemble plutôt à un marathonien dans 
le rouge : pour une «relance» il faut en avoir encore sous le pied, sinon 
c’est le crash assuré un peu plus tard. 


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sous la botte d’un potentat tyrannique, ou d’un milliardaire fou et 
mégalomane (encore que...), mais simplement sous l’emprise 
de quasi-autocrates qui, dans un intérêt marchand, tissent un 
réseau implacable, où nous sommes paralysés comme dans 
une toile d’araignée. 

Des hommes de ce type ne constituent pas une nouveauté, 
mais l’ère industrielle leur a fourni un terreau d’exception, encore 
enrichi par le libéralisme, puis le néo-libéralisme. Ils pilotent la 
partie intentionnelle de la crétinisation. Le but : vendre plus pour 
produire plus pour gagner plus. 

L’appâtage est permanent [teasing en anglais] : écrans, 
boîtes aux lettres, ondes radio, panneaux urbains, sont 
saturés de promos exceptionnelles, de soldes incroyables et 
d’anniversaires à prix cassés. Même les plus résistants finissent 
par craquer et, si l’on n’y prend pas garde, on finit obnubilé par 
la quête sans relâche des bonnes affaires. Un esprit mobilisé 
pour acheter la dernière nouveauté électronique présente peu 
de risques de s’exciter pour la survie des passereaux. 

L’important est la « futilisation » : une vie bien remplie c’est 
une Rollex, une voiture avec sièges en cuir et tableau de bord 
en ronce de noyer, une maison piscinisée, des vêtements de 
marque, une gueule et des seins plastifiés. Peu importe si 
l’on mange de la merde farcie d’hormones, de pesticides, de 
colorants, de conservateurs et d’exhausteurs de goût; si l’eau 
du robinet est imbuvable; si le bois de mes volets gondole au 
bout de deux ans; si des médicaments nous empoisonnent 
aussi sûrement que le cyanure. 

Le talent des mercantis c’est d’installer le futile au premier 
plan; pour les besoins fondamentaux, faites confiance, bonnes 
gens, aux multinationales qui vous fourniront les services 
standardisés au poil, vous permettant de consacrer du temps à 
des activités importantes : shopping, télé — que de délices en 
perspective —, jeux divers, ballade en quad... 

Il y a aussi l’illusion : là encore, je m’incline devant la force 
et la réussite des manipulateurs, je devrais dire des magiciens. 
Les pieds dans la gadoue, d’aucuns contemplent le miroir aux 


alouettes et s’y voient millionnaires dans trois cents mètres 
carrés à Malibu sur les genoux de Charlize Theron. N’est-ce pas 
de la prestidigitation que d’arriver à nous persuader qu’un objet, 
un loisir, une somme, vont combler notre vide spirituel et nous 
apporter le bonheur? 

Reste la partie involontaire, accidentelle, non désirée de la 
crétinisation, en somme un dommage collatéral de nos initiatives 
pourtant vertueuses : en pensant bien faire — et je ne m’exclus 
pas du lot —, certains produisent un état de vide mental qui 
aspire, dans ce que j’appelle le trou noir, les repères, le sens 
de limites et des nuances. Il y a deux domaines où j’ai quelques 
compétences et qui présentent les symptômes d’un processus 
de crétinisation rampant : l’enseignement et le livre. 

En mettant l’élève au centre du système éducatif (comme s’il 
avait été un jour hors jeu), les pédagogues, avec les meilleures 
intentions du monde, ont perdu de vue des évidences, aboutissant 
à des désordres que l’on soigne à coups de réformes aussi 
efficaces que l’oeuf dur et le gressin pour soigner le ver solitaire.* 

Les enfants du 21 ème siècle ne sont ni moins intelligents 
ni plus méchants que leurs prédécesseurs, mais il manque à 
nombre d’entre eux une éducation à l’effort, à l’estime d’autrui, à 
l’appréhension du délai et de la contrainte. 

Ce qui existait à l’état de cas isolés s’est banalisé; combien 
d’enseignants travaillent dans un brouhaha généralisé et 
permanent au milieu d’élèves qui les considèrent comme des 
« bouffons» ou des gagne-petit? 

Entériner la baisse du niveau des diplômes, installer des 
caméras, minimiser l’état de violence dans les établissements, 
alléger les programmes de matières peu consensuelles, 
accepter que les élèves ne montrent plus de signes de courtoisie 
ou refusent tout apprentissage par coeur, tout cela témoigne 
d’un processus de crétinisation, et les enfants n’en sont pas 
responsables. 


*Blague que je réserve à mes plus fidèles lecteurs. 


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En revanche, l’École livrera à la société un être egocentré, 
préoccupé de la satisfaction de ses besoins, peu soucieux des 
usages qui lubrifient la vie en société, mais disposé au formatage 
par la matrice publicitaire. 

J’en admire d’autant plus tous les jeunes que je croise et 
que je trouve si ouverts, si équilibrés et si généreux. 

Le second domaine, qui me passionne autant qu’il me 
préoccupe, c’est celui du livre : à mes yeux, toute littérature 
est potentiellement consommable et je ne me suis jamais 
embarrassé de préjugés. Selon mon humeur tout fait ventre : 
Barbara Cartland, Frédéric Dard, Isaac Asimov, Pierre Bourdieu, 
Patricia Cornwell, Jean Malaurie, Michel Foucault, K.-J. Jung. 

Il n’y a pas de désastre à lire Guillaume Musso, Cinquante 
nuances de Grey ou même les mémoires d’un sportif à la mode, 
mais il y aura crétinisation du moment où ne sera proposé au 
lecteur que les livres calibrés et « publicisés ». Comme l’estomac 
à besoin d’aliments variés, l’esprit doit se nourrir d’ouvrages 
divers. 

Or, je perçois un danger d’uniformisation dans l’emprise du 
pouvoir commercial sur la littérature : qu’il est tentant de formater 
les livres — comme Hollywood le fait des films — et d’éliminer 
les gêneurs (éditeurs, libraires et auteurs indépendants) pour 
que la « bonne pensée » inonde le citoyen du monde ! 

Le libraire c’est l’amateur — au sens étymologique — qui 
valorise le produit culturel autant qu’il laisse parler sa passion; 
l’éditeur, avec tous ses défauts et ses ratés, c’est celui qui 
couve et fortifie des écrivains, qui est à même de cultiver (à côté 
de nécessaires best-sellers) les différences, et de combattre 
l’Anschluss du livre-produit. 

III. LA CONFUSION 

Il m’est arrivé de marcher dans quarante centimètres de 
boue bien collante et d’y laisser une botte : mettre un pied sur ce 
sujet, c’est à peu près la même chose. Me voilà donc en terrain 
vaseux, mais qui ne tente rien... 


Le monde fourmille de nuances, de zones d’ombre, 
d’ambiguïtés et d’à peu près : ce n’est pas pour autant que nous 
devons nous passer d’une échelle de valeurs déterminant les 
limites de l’acceptable et de l’inacceptable. Si l’on ignore cette 
échelle ou qu’on la transgresse s’installe une forme de confusion 
dans laquelle les malintentionnés trouvent un biotope commode 
et les gens bien vivent de plus en plus mal. Un exemple? 
Certains agriculteurs qui produisent honnêtement la nourriture, 
indispensable à notre corps, vivent dans la frugalité financière 
— voire un dénuement — qu’ils affrontent avec dignité, tandis 
que des traders, que je soupçonne de parasitisme, vivent ou ont 
vécu dans une opulence outrancière. Cherchez l’erreur. 

Des médias, avides de nouveautés et de sensationnel, 
contribuent à la confusion générale en montant en épingle 
l’anecdotique et le superficiel, faisant une icône d’un monsieur 
musclé qui tape habilement dans un ballon, un génie d’un artiste 
opportuniste non dénué de talent, un Camus d’un écrivaillon 
dans mon style qui n’a encore produit aucune oeuvre majeure, 
un penseur d’un pseudo-intellectuel vide comme une outre, 
creux comme une cruche, mais plein de lui-même. 

La confusion des sentiments est parfois le résultat naturel de 
situations extrêmes, mais celle des idées et des valeurs est un 
poison insidieux qui nous porte doucement vers le blasement, le 
tout se vaut, le ça dépend, l’inaction. 

Les médias gonflent et dégonflent au fil de leurs envies et de 
leurs besoins les personnalités de référence et on finit par perdre 
toute stabilité d’esprit. En quelques jours, le modèle d’hier peut 
devenir une baudruche ratatinée : on peut imaginer l’effondrement 
de celui qui a pu se croire un référent et l’égarement de ceux qui 
l’ont vénéré (la plupart s’en sortent en rejetant leur adoration sur 
le veau d’or suivant généré par la machine médiatique). 

Il y a bien des domaines où cet «entre-deux» est sans 
conséquence, mais quand les effets de la confusion atteignent 
ceux dont dépend notre survie on est en droit de se révolter : 
ainsi, on me fera difficilement admirer les «faiseurs d’argent» 
chez lesquels louvoient sans vergogne de véritables escrocs, 


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alors que toute mon estime va à ceux qui me permettent de ne 
pas mourir de faim ou de froid, de disposer d’un abri confortable, 
de maintenir ma santé, de goûter les joies du sublime sans 
lesquelles l’homme n’est qu’un animal parmi les autres. 

La tendance à l’excès dans le langage participe à (de) 
cette confusion et je m’inquiète toujours quand j’entends parler 
d’amour fusionnel, d’objet cultissime, de film (hyper) génial ou 
de chanson du siècle. Alors, un peu comme dans un moment 
de récréation, permettez-moi de conclure avec quelques 
pensées, sur lesquelles vous exercerez votre liberté de blâmer 
ou d’approuver. 

Zlatan Ibrahimovic — ou Christiano Ronaldo — n’est qu’un 
très bon manieur de ballon et si, dans une publicité, il vante 
les mérites de la crème Tartempion, je m’empresserai de ne 
pas l’acheter. Il est peut-être, au demeurant, un monsieur très 
sympathique. 

Toutes ces personnes dont films et romans sont friands : 
caïds de la pègre et de la mafia, souteneurs, trafiquants de 
drogues, tueurs à gages, serial killers, sont autant d’immondes 
saloperies et rien ne justifie de les exposer avec complaisance 
même si des « gens honnêtes » ne se comportent pas mieux [le 
général Nivelle en 1917, les fabricants de mines anti-personnel, 
les employeurs d’enfants...]. 

Paris Hilton, richissime bécasse élevée au rang de 
personnalité, ne saurait me servir de mentor (même si, pour 
une héritière aussi fortunée, elle présente un physique très 
acceptable) et encore moins de modèle de femme. Je préfère 
chercher l’intelligence chez une femme comme Marguerite 
Yourcenar et le charme chez une Honor Blackman. 

Un politicien est un homme comme les autres — hormis sa 
capacité à se déplacer, serrer des mains, embrasser beaucoup 
et dormir peu — et ce n’est pas parce qu’il sort d’une grande 
école que je me sens particulièrement rassuré : j’ai rencontré 
assez de cerveaux pleins à craquer pour savoir que diplômes et 
bon sens ne font pas systématiquement bon ménage. 


Les peuples dits primitifs, maintenant premiers, donc 
fondateurs, ont tellement à nous apprendre sur nous-mêmes 
et notre futur — moins dans leur modernité souvent dégénérée 
que dans les témoignages de leur vie « pré-civilisationnelle » — 
que je me demande toujours comment on peut se dispenser de 
lire tout ouvrage d’ethnographie, en particulier de la collection 
Terre humaine (voir annexe). 

Chefs de petites entreprises qui brûlez toute votre énergie 
à faire vivre votre boîte, parfois pour un salaire à peine triple 
de celui de vos techniciens; paysans attachés à votre terre, 
travaillant beaucoup pour gagner peu, essayant de maintenir 
des produits de terroir; tant d’autres qui fatiguent leur corps et 
leur âme dans un labeur sous-payé et déconsidéré : mon estime 
pour vous est immense. 

IV. LES DOGMES SACRÉS 

J’entends par dogme toute opinion donnée comme une 
certitude absolue; c’est dans ce bois qu’on taille les religions et 
les idéologies politiques (voir l’ordre imaginaire). 

Brandi comme une massue pour écraser tout esprit rebelle, 
le dogme, même s’il est bâti à l’origine sur une pensée discutable, 
possède une telle force que peu de gens osent le remettre en 
question, alors même qu’il deviendrait nocif. 

Il y en a trois auxquels j’aimerais faire un sort. 

DOGME DE LA NATALITÉ 

Quand Jésus a dit — aurait dit — « Croissez et multipliez », 
la population de la Terre devait approcher le total de nos quatre 
plus grandes villes actuelles. Vingt siècles plus tard, le même 
slogan fait toujours recette malgré des dérèglements évidents. 
Je n’ai pas inventé le mot « popullution », et pourtant... 

Quand les générations des baby-booms chinois et arabe 
vont arriver à l’âge de la retraite - dans pas si longtemps, que 
va-t-il se passer? Mes prévisions? Action numéro un : un coup 


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d’accélérateur sur les naissances pour atteindre le quota idéal de 
quatre actifs pour un retraité (je ne vous parle pas du problème 
40 ou 50 ans après). Action numéro deux : puisque l’espérance 
de vie progresse — un doute m’effleure —, je crains qu’il faille 
repousser l’âge de la retraite à 75 ans. 

J’avais à peine vingt ans que ce problème me tarabustait 
déjà : il faut dire que j’étais un jeune con qui se posait des 
questions « à la noix » comme disaient les beaufs des années 70. 

Autre question que je me posais et qui n’a pas pris une 
ride — peut-être quelques kilos : nous sommes de plus en plus 
nombreux sur une planète qui a la sottise de ne pas s’agrandir; 
sachant qu’il n’y a guère que soixante ans que le mouvement 
démographique s’est emballé, au rythme actuel, qu’en sera-t-il 
dans un demi-siècle? 

Quant aux effets négatifs de la surpopulation, en voici 
quelques-uns; à vous de juger s’ils justifient un statu quo 
démographique : 

- disparition des terres arables 

-surdensité, donc stress, agressivité... 

- dénaturation des paysages 

- conurbations sans espaces tampons de relaxation (Japon, 
Chine, USA, Europe) 

- villes peuplées comme un pays (le grand Tokyo= 38 
millions d’habitants) 

- avalanche de déchets 

Et quand j’en entends se pâmer sur les villes-monde je 
redoute le jour où le monde sera une ville. Ceci dit, et par souci 
d’ouverture, on lira avec profit le livre de Christian Godin, La fin 
de l’humanité, qui défend une thèse tout autre. 

DOGME DE LA CROISSANCE 

De quelles volées de bois vert ont été rossés les 
altermondialistes quand ils ont parlé de croissance zéro et 
pourtant il semble évident que nous sommes devant une impasse. 
Outre les fameuses pannes de croissance — de plus en plus 


fréquentes et longues —, il est clair, même pour un enfant de dix 
ans, que le prix à payer pour maintenir ce dogme à son zénith 
sera exorbitant (mais d’autres régleront la note). 

Dans un monde en route vers huit, puis neuf milliards 
d’habitants, la croissance continue suppose des prélèvements 
«à blanc» sur les richesses de la planète, personne ne peut 
dire le contraire ! 

Croyez-vous, par exemple, que granulat et ciment se 
reproduisent spontanément ou faut-il envisager pour leur 
extraction d’araser quelques reliefs, chez le voisin si possible? 
D’après vous, que reste-t-il d’un paysage quand tout le schiste 
bitumineux en a été extrait? 

Enfin, c’est au dogme de la croissance perpétuelle que 
nous devons tous les dommages collatéraux que solderont 
nos descendants (produits chimiques dans les sols, dépôts 
de matières nucléaires, stocks de poissons proches de 
l’épuisement...). 

La décroissance est-elle souhaitable? Une autre croissance 
est-elle possible? C’est un problème qui mérite au moins autant 
d’attention que les errements de la bourse. 

DOGME DE LA VITESSE 

Mais qui a dit que tout devait se faire rapidement? À quoi 
me sert d’accélérer, si ce n’est d’aller plus vite à ma fin? Quel 
est le dolichocéphale qui a fait rimer temps et argent, auquel 
d’autres ont rajouté business et vitesse, rapidité et rentabilité, 
vélocité et efficacité? 

Cette maladie du chrono, du score et du record, a gangréné 
toutes les sociétés — mais pas tous les individus : des JO sans 
records du monde ni chiffres historiques de spectateurs ou de 
sommes investies, rapetissent à vue d’oeil; ne pas améliorer le 
temps de déplacement d’une ville de province vers la capitale 
sonne comme une indignité nationale; la communication à la 
nanoseconde nous paraîtra un jour d’une insupportable lenteur. 


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Je ne sais pas où se situe le paroxysme de cette 
«dromomanie» (mot que j’ai inventé, histoire de coller Wikipédia) 
pourtant j’en vois aussi clairement les effets pervers que j’ai 
peine à en discerner tous les bénéfices. Certes, je communique 
et je m’informe plus rapidement, des produits me parviennent 
dans un temps raisonnable, je peux rejoindre mon cousin de 
San Francisco en une journée, néanmoins le revers de cette 
accélération constante c’est : 

- une intrusion de la vie professionnelle dans la vie privée, 
la fluidité de la communication aboutissant au travail à domicile 
non rémunéré, via internet. 

- un esclavagisme rampant (pour l’instant) : produire plus, 
en moins de temps et en diminuant le personnel. 

- l’ouverture à la délocalisation forcenée : si les chaussures 
chinoises devaient faire un mois de bateau à voile sous les coups 
de tabac et les attaques de flibustiers elles seraient encore 
fabriquées en France! 

- l’obsolescence perverse : seule une usure précoce peut 
assurer un renouvellement rentable des produits. 

- l’anticipation mortifère : il est vrai que, dans une certaine 
mesure, anticiper c’est se donner une prise sur les évènements 
(dans ce cas pourquoi ne s’alarme-t-on pas de ce que sera 
notre monde au siècle prochain?), mais cette maladie d’avoir 
un temps d’avance devient presque monomaniaque. J’ai tout 
faux? Bien. Lisez les publicités de votre boîte aux lettres : on 
vous vend les cartables de la rentrée fin juin, les cadeaux de 
Noël fin octobre, les chocolats de Pâques en plein février. Des 
Jeux olympiques sont à peine finis qu’on nous bassine avec les 
suivants, même à huit ou douze ans de distance. Déjà que la vie 
a tendance à passer vite... 


V. LA SATURATION 

C’est un phénomène bien particulier à notre époque, qui 
a tendance à s’amplifier et dont on ne voit pas comment il va 
s’améliorer. Il ne s’agit pas d’un problème ponctuel [comme 
lors d’un pic de travail], mais d’une omniprésence qui infiltre 
notre quotidien. Elle est à la fois auditive, visuelle et mentale. On 
pourrait penser qu’elle est l’effet naturel d’une vie bourdonnante ; 
si l’on y réfléchit, on verra qu’elle est en partie organisée. 

SATURATION AUDITIVE 

Nous avons bâti un monde bruyant; certes, dès la 
préhistoire les habitants des cavernes devaient se plaindre des 
barrissements désordonnés du mammouth et des éclatements 
intempestifs du tonnerre, mais il faut avouer que depuis nous 
avons perfectionné les machines à décibels : motos, voitures, 
camions, hélicoptères, avions. 

Le grand jeu — pour ceux qui en ont les moyens — consiste 
à utiliser les instruments du bruit pour y échapper : ainsi, après 
avoir bousillé les oreilles des autres grâce à ma voiture, mon jet 
et enfin mon hélico, je peux goûter un silence bien mérité dans 
mon chalet alpin. 

Alorsquenousvivonsdansun universassourdissant, certains 
s’ingénient à rajouter du bruit au bruit : qui peut échapper à la 
musique d’ambiance de certains magasins, à l’augmentation 
insidieuse du volume à la radio, à l’agression auditive des 
bandes-son de moult films? On peut imaginer l’effet de cette 
cacophonie sur notre pouvoir de concentration et d’analyse. 

SATURATION VISUELLE 

La saturation visuelle commence dans la vision du paysage 
urbain qui anesthésie notre capacité à réagir devant la laideur, 
le confinement, une forme de brutalité esthétique. Notre regard 
finit par ne plus remarquer, à la fois le chaos qui s’étale sous nos 


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yeux — que j’appelle la cacoscopie — et la lancinante uniformité 
de l’urbanisme contemporain. 

À cette occupation oppressante de notre champ visuel se 
sont rajoutées des extensions qui, accumulées, modifient notre 
perception, notre acuité, notre échelle des valeurs. Je pense 
en particulier que la publicité — affichée ou implicite —, cette 
putain aguicheuse qui a squatté notre environnement, nous 
a profondément changés : la France, patrie, entre autres, 
des églises romanes, des châteaux de la Loire, de la cité de 
Carcassonne et du mont Saint-Michel, accepte sans broncher 
le « merdoiement » des panneaux vantant déodorants et 
hamburgers à l’entrée de ses agglomérations, quand celle- 
ci n’est pas envahie par les magasins-hangars dont chaque 
façade constitue une pub criarde, surdimensionnée, une insulte 
permanente au sens des nuances. 

Dans l’espace public, l’oeil est saturé de couleurs et déformés 
agressives, d’appels, d’infos, de sollicitations, mais l’intimité, 
les lieux privés ne sont pas mieux lotis, l’offensive visuelle se 
répandant par tous les écrans que nous regardons plusieurs 
heures chaque jour. 

SATURATION MENTALE 

« BigBrother »esttapi là, tirant lesficellesdeses marionnettes. 
Le système a été si bien mis en place qu’une dictature mondiale 
qui saurait l’exploiter pourrait prendre le pouvoir en douceur, sans 
armée ni déclaration de guerre. L’intention de départ de ceux qui 
l’ont installé n’était pas de tyranniser les gens, seulement de les 
exploiter, c’est-à-dire de les rendre malléables dans un marché 
du travail qui tend vers un esclavagisme à visage humain et 
disponibles pour des achats dirigés en fonction des produits 
fabriqués plutôt que de leurs propres besoins. 

Si vous voulez disposer d’un robot humain de cette sorte, 
vous n’avez que deux possibilités : la terreur ou l’intoxication 
intellectuelle. La recette utilisée pour nous soumettre emploie 
ces deux ingrédients à doses inégales : la proportion de cette 


soupe de pouvoir c’est une pincée de trouille (perte d’emploi, 
déclassement) dans une poignée d’intox. 

Et il faut admettre que ça marche : regardez comme la 
finance nous tient serrés, comme certains grands groupes 
industriels disposent de la main-d’œuvre selon leur bon vouloir, 
enfument les gouvernements, sauvegardent leurs sous dans les 
paradis fiscaux, éliminent les petits producteurs, les courageux 
indépendants, les rebelles. Si ce n’est pas de l’efficacité... 

Pourobtenirunsi beau résultat, il faut avoir préparé un terreau 
cérébral d’une souplesse et d’une perméabilité exceptionnelles ; 
la saturation mentale c’est à la fois la binette qui ameublit les 
récalcitrances, l’engrais qui investit l’esprit humain, le pesticide 
qui combat la pénétration des produits concurrents. 

Parmi tous les parasites qui concourent au phénomène de 
saturation, nous pourrions faire un sort à l’info et la pub. 

Dans la cataracte médiatique qui nous inonde en continu, il y 
a un peu de savoir et de culture noyés dans un flot de nouvelles 
qui sont autant de briques de sable sec : trois gouttes d’eau et 
le mur cognitif s’effondre sur lui-même. Il ne reste rien : soit vous 
avez oublié ce qui était parfaitement oubliable, soit vous avez 
mémorisé un matériau creux, totalement inutile. 

Il me semble que la culture, l’esprit critique, la faculté de 
réflexion et d’analyse, se développent comme le pétrole s’est 
constitué dans le sous-sol : il faut des couches de sédiments, 
une réaction chimique et du temps. La saturation mentale par 
le robinet médiatique empêche cette maturation et comme il 
y a des robinets partout, grand ouverts en permanence, il est 
difficile d’y échapper. 

Quand j’entends pour la dix-septième fois de la semaine les 
détails atroces du meurtre d’une joggeuse par un pervers, le 
bon rendement de mes neurones est compromis. 

Ne faut-il pas être anesthésié pour résister aux chapelets 
de désastres économiques qu’égrènent complaisamment 
journalistes et spécialistes? Tous ces beaux messieurs qui 
dissertent savamment sur l’économie - bonjour les prévisions 
foireuses - et le marché du travail - bonjour le catastrophisme 


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- n’ont donc jamais envie d’appuyer sur pause et de se poser 
quelques questions du type «Et si on abordait le travail sous 
un angle philosophique? L’emploi est un outil de promotion, 
de socialisation, ou d’oppression? Si une machine crée trois 
emplois et met au chômage vingt personnes, pourquoi créer ou 
acheter la machine? À ce train, qui aura les moyens d’acheter 
les produits de la machine? ...» 

Il est évident que l’inondation informative, par la saturation 
mentale qu’elle engendre, amoindrit notre capacité à réagir, à 
nous défendre, à rester libres. Nous nous retrouvons écrasés par 
l’ampleur, la fréquence et la rapidité des problèmes exposés. 
Le tour est joué : à moins de posséder un esprit d’une force 
inouïe, on abdique et on se contente des quelques verroteries 
compensatoires qu’on nous octroie telles que produits frelatés 
à l’obsolescence programmée, programmes télé consensuels 
et bas de plafond, mondes virtuels enchaînés à l’électronique et 
l’informatique. 

La saturation par la publicité est tout aussi nocive ; au départ 
il y a la légitime aspiration d’un fabricant à faire connaître son 
produit; à l’arrivée, les décennies passant, il y a une implacable 
machine à décerveler. 

Amateur de radio, j’ai abandonné plusieurs stations à cause 
de ces interruptions dans le fil d’une émission, que je subis 
comme une véritable agression : l’invité intéressant n’a pas le 
temps de répondre à une question qu’on lui pose la suivante, et 
au moment où il commence à développer, l’animateur l’interrompt 
pour introduire une page de pub et tout son cortège d’ersatz de 
la vie [faux enjouements, dynamisme outré, voix de femmes- 
enfants ou d’hommes hypertestostéronné, propos lénifiants ou 
gnangnans]. 

Comment peut-on tolérer qu’un film soit interrompu pour 
vanter les mérites d’une charcuterie ou d’un tampon hygiénique? 
Pourquoi ne pas demander aux musiciens en concert de s’arrêter 
au milieu d’un morceau pour laisser passer un homme-sandwich ? 
De quel droit saucissonne-t-on* un film dans lequel le cinéaste 


et son monteur ont construit une progression dramatique et créé 
une atmosphère? 

Vous voyez où je veux en venir : il s’agit d’un véritable 
abus de pouvoir. La publicité m’empêche de voir le film dans 
sa continuité originelle, elle ne me permet pas d’écouter une 
pensée qui demande à s’exprimer à la radio, elle arrive même à 
transpercer le filet téléphonique que je dresse contre elle pour 
protéger mon intimité domestique. 

Messages ineptes ou lobotomisants, discontinuité de la 
pensée, interruptions dans ce qui est structuré : allez vous 
étonner que nous ne tenions pas plus de dix minutes en pleine 
concentration ! 


*Pour vanter un cochonou ou un bâton de berger... 


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ANNEXE 5 


Deux articles qui ont près de trente ans, à peine retouchés. 

L’AMOUR DE L’ENVIRONNEMENT 

J’avais dix-neuf ans. Un accident a sans doute provoqué 
ce sentiment d’inquiétude pour la nature, qui m’accompagne 
depuis. Parti pêcher la truite dans rissole, près de Saint-André- 
les-Alpes, je descendais les rives escarpées à travers bois. 
Comme toujours, j’étais déjà heureux à l’idée de passer des 
heures le long des eaux bleues, enchâssées dans leurs berges 
de galets que prolongeaient, vers les hauteurs de la vallée, 
tout un peuple d’aulnes, de pins et de trembles. Ce n’est qu’en 
rentrant dans l’eau que j’ai réalisé : partout, des truites mortes. De 
la plus petite, à la vieille solitaire et rusée. De la petite usine qui 
nettoyait les coquilles d’escargot s’était échappé du détergent. 
Je suis descendu jusqu’au confluent du Verdon pour vérifier les 
dégâts et, de l’eau jusqu’à la cuisse, je pleurais. Il n’y avait plus 
que ce désespoir affreux comme celui qui vous saisit devant 
une forêt après l’incendie. 

De ce jour, le sentiment de la fragilité de la nature ne m’a 
plus quitté, comme la certitude que l’humain la menaçait. Cela 
vous paraît banal? Alors, replacez-vous dans le contexte : nous 
étions en 1970, les Français de l’époque se fichaient comme 
d’une guigne de l’environnement, sauf comme cadre de leurs 
week-ends ou de leurs vacances. Il n’y avait pas encore eu de 


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choc pétrolier; la machine économique marchait à plein régime; 
c’était la grande époque de «l’aménagement du territoire». 

Dans la naïveté de ma jeunesse, j’ai pensé que tout le monde 
allait partager mes sentiments. On dit que la vie est une rude 
école : je ne dirai pas le contraire. Ce sont les regards, encore 
plus que les paroles, qui m’ont ramené sur Terre! 

Ceux des politiciens et les hommes d’affaires (des 
promoteurs par exemple). Je me souviens en particulier de 
celui de M. Jacques Médecin — homme d’un incroyable 
entregent; pour lui un défenseur de l’environnement était soit un 
emmerdeur, soit un jobastre, soit un pauvre couillon. Qu’il fût l’un 
ou l’autre, l’écologiste de service recevait le même traitement à 
base de pilules lénifiantes, de potions ironiques et de sirops 
d’indignations. 

J’ai fini par comprendre que pour des hommes d’affaires 
l’environnement n’est qu’une réserve de richesses potentielles, 
pour les hommes politiques un projet d’ornement de la cité et un 
râteau à électeurs. 

Pourquoi ne suis-je pas resté un petit jeune homme futile et 
jouisseur? Je me serais épargné de vilains moments de déprime. 
J’ai connu les lendemains de défaites amers, la sensation de 
solitude quand on manifeste à vingt dans une ville de 220000 
habitants. De mes années de militantisme aux côtés de Noël 
Perna, alors président de l’URVN* sud-est, je ne me souviens 
que d’une victoire : la sauvegarde du parc de Vaugrenier entre 
Antibes et Cagnes ! 

J’aurais pu laisser tomber; les jours de doute, je me 
demandais même si ceux qui avaient déjà commencé à dévorer 
la planète n’étaient pas dans le vrai, si je n’étais pas un crétin 
à essayer de maîtriser les déchets sous l’oeil goguenard de 
certains voisins... 

Seulement, chaque année qui passait ne faisait que confirmer 
mes craintes. J’ai rencontré d’autres voix que la mienne. Tout 
doucement, l’idée du crime environnemental a fait son chemin. 


*Union Régionale Vie et Nature 


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Sans doute trop doucement. Aujourd’hui, je ne suis plus ridicule 
avec mes idées ; pour autant, la résistance à la pensée écologiste 
reste très forte. 

En quarante ans, j’ai appris à composer avec le désespoir, 
j’ai affiné ce qui n’était au départ qu’une conviction intime. Par 
exemple, je me suis écrit mon catéchisme personnel : 

«Il y a un principe : toute pollution, toute atteinte à 
l’environnement engendre des frais ou un manque à gagner qui 
tôt ou tard ne sera pas — plus — équilibré par l’activité qui les 
a engendrées. Le problème est que celui qui provoque l’atteinte 
est rarement celui qui perd de l’argent ou doit assumer les 
réparations. » 

Le monde technologique et publicitaire est en train de nous 
lyophiliser, au point que nous ne distinguons plus le progrès de 
la dégringolade. Un exemple ? Je garde précieusement dans 
un tiroir une reproduction de carte postale ancienne de deux 
Auvergnats vendant des saumons énormes sur une charrette 
à bras, dans une rue de Brioude au début du vingtième siècle. 
Cela ne remonte pas à la préhistoire; essayez de remplir une 
charrette aujourd’hui... 

La défense de l’environnement est forcément sociale; 
n’avez-vous pas remarqué que ceux qui projettent, financent et 
réalisent la rocade qui fera de votre logement un petit enfer sont 
les premiers à se construire une maison dans un coin préservé 
de la côte méditerranéenne ou à investir dans quelque résidence 
insulaire des océans indien et pacifique ? 

Question : n’est-il pas injuste que les amoureux d’espaces 
naturels — surtout ceux qui n’ont pas besoin d’un moteur pour 
entrer en communion avec elle — voient sans cesse leurs 
territoires se restreindre, alors que ceux des urbanophiles ne 
cessent de s’étendre ? 

La campagne n ’existe pas sans le paysan ; quant aux urbains 
qui vont s’installer à la campagne et qui se plaignent — parfois 
jusqu’au procès — de la bouse de vache dans les rues, du bruit 
des tracteurs et du chant du coq, vous pouvez imaginer ce que 
j’en pense. 


Je crois que beaucoup de paysages urbains, présentent 
un «profil d’équilibre », c’est-à-dire un stade jusqu’auquel les 
différents éléments qui les composent atteignent une note juste, 
une harmonie indiscutable : au-delà, la beauté miraculeuse du 
lieu est corrompue, avant de se désagréger sous l’effet d’une 
urbanisation qui en avait été jusque-là l’ornement. Ce n’est pas 
une question d’architecture moderne ou pas, c’est une question 
de proportions : dans un site de caractère l’équilibre entre le bâti, 
les espaces ouverts, des collines, des bois ou une rivière, atteint 
parfois ce point d’harmonie où les aménagements deviennent 
problématiques. Ainsi, le viaduc de Millau, monstre de béton 
dans un paysage exceptionnel, est d’une harmonie parfaite, 
alors que l’admirable panorama des environs de Saint-Paul-de- 
Vence a été vandalisé, le profil d’équilibre ayant explosé dans 
l’invasion des villas qui mitent toutes ses perspectives. 

L'ABANDON DE L'ÉCHELLE HUMAINE 

Plus nous négligeons l’échelle humaine, plus nous favorisons 
un monde paranoïaque, schizophrène, déshumanisé, hyper- 
réglementé, aux mains de puissances nébuleuses [banques 
opaques, multinationales, fonds de pension...]. 

La révolution industrielle a bien enclenché le mouvement, 
mais c’est la poussée de l’après-guerre qui a balayé ce concept 
et on ne saurait dire jusqu’où peut aller la démesure, que ce soit 
dans l’extension des villes, la hauteur des bâtiments, les moyens 
de destruction, de démolition, de construction, de production et 
de transport. 

Très longtemps l’échelle humaine a été la norme de notre 
monde ; en la dépassant — d’une certaine façon en la niant —, 
nous avons ouvert une boîte de Pandore. Car le monde gigantisé 
par l’homme aboutit, par un effet naturel des proportions, à 
considérer les humains, minusculisés, comme nous considérons 
les fourmis quand nous les écrasons du doigt ou du pied. 

Nous avons, globalement, enterré cette idée de proportionner 
nos réalisations à notre dimension; par exemple, là où à une 


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époque on avait besoin de deux hectares pour édifier un 
village on construit aujourd’hui un stade de football; un projet 
d’aéroport engloutit trois mille hectares* comme s’il s’agissait 
là d’une surface négligeable. Au moment où les terrains se 
raréfient, notre gourmandise est sans limites. Deux inventions, 
en particulier, ont rendu possible ce dépassement de l’échelle 
humaine : l’ascenseur et la voiture. L’ascenseur a permis 
l’élévation vertigineuse des bâtiments — au point que l’on va 
avoir des tours de 1000 mètres —; en effet, sans ascenseur 
il est difficile de concevoir un édifice de plus de huit niveaux : 
pour comprendre cette contrainte, montez vingt étages avec un 
filet à provisions bien plein dans chaque main. 

L’entassement dans des quartiers d’immeubles étouffants 
ne semble pas gêner les Asiatiques, mais je doute que cela n’ait 
pas un effet sur leur psychisme ou leur comportement social. 
Je suis également à peu près convaincu que la vie dans un 
horizon bétonné est aussi délétère que la contemplation de la 
mer, d’une perspective forestière, du paysage au sommet d’une 
montagne apaisent, chez tout homme normal, les émotions, les 
sentiments et les pensées. 

Dans une ville ceux qui habitent un étage inférieur, ceux qui 
marchent, se retrouvent dans un univers carcéral : l’échappée 
de ciel se réduit, celle constituée par les espaces de nature 
s’éloigne. Ayant laissé filer le mal de la surdensification 
démesurée — à cause des urgences de l’après-guerre nous dit- 
on — nous l’avons ensuite compensée par une autre maladie : 
l’extension horizontale, l’étalement, par vagues successives de 
lotissements où règne la maison individuelle — rêve légitime de 
chacun. Et après le désagrément de ne voir le ciel qu’en se tordant 
le cou, voilà celui de mourir d’ennui en traversant l’architecture 
clonée des pavillons qui engloutit prairies, maraîchers, haies 
bocagères, bois... Qui a traversé Los Angeles en bus du nord 


*Record toutes catégories : King Fahd, Arabie Saoudite, 78000 
hectares. 


au sud s’est fait une idée de la monstruosité que peut atteindre 
l’étalement urbain. 

Une nouvelle fois nous traitons les effets plutôt que les 
causes : pourquoi faut-il entasser les gens dans des tours, 
ou les disperser dans des villas à perte de vue? Parce que 
nous sommes si nombreux, et toujours plus, que les besoins 
en logements sont inextinguibles. Alors, le béotien que je suis 
répond : et si nous envisagions d’être moins? À ce moment tous 
les loups se lèvent d’un bond et hurlent à la mort un mot grigri : 
malthusianisme ! La plupart des cuistres qui vous jettent ce nom 
à la figure n’ont pas lu une ligne de l'Essai sur le principe de 
population et négligent que Malthus a vécu à une époque où la 
Terre ne comptait qu’un milliard d’habitants, que sa thèse repose 
sur une discrimination sociale inacceptable et qu’il n’avait rien 
d’un amoureux de l’environnement. C’est pourquoi — une fois 
retenue l’idée de dépopulation — je n’éprouve pas de sympathie 
pour Malthus et je me tamponne avec cette analogie. 

Nousavonsfaitdisparaître de nombreuses espèces végétales 
et animales, nous combattons férocement toute espèce invasive 
(cafards, fourmis, sangliers...), mais nous proliférons sans 
réaliser que notre nombre est devenu un problème. Et rien ne 
prouve que les pays à petite population sont les plus démunis? 
Sinon, que dire de la Norvège, de Panama, du Canada? 

La voiture nous a affranchis de l’empêchement par la 
distance. Chacun sait que les divisions administratives prenaient 
en compte, à l’origine, la capacité de se transporter d’une limite 
à une autre, à pied, à cheval, en voiture hippomobile. La voiture 
a fait exploser ces contraintes ; au XV e siècle, habitant au centre 
d’un bourg, il ne m’était guère concevable de posséder un 
potager à plus d’une demi-heure de marche de mon domicile; 
aujourd’hui dans le même laps de temps j’abattrai au moins 
vingt kilomètres ! 

De même un travailleur — artisan, ouvrier,... - quand il 
n’habitait pas sur place, se logeait à quelques pâtés de maisons 
de son échoppe ou de son atelier; de nos jours, des cadres 


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travaillant à Manhattan roulent cent kilomètres chaque jour pour 
regagner leur villa du Connecticut. 

L’automobile est un incroyable outil d’autonomie, de mobilité, 
de possibilités de services, mais la démesure de l’homme en a 
fait un fléau : pollution atmosphérique, dévoration des espaces, 
déchets plus ou moins recyclés. 

Là aussi le fatalisme que suscitent les problèmes 
d’environnement abat sa main de fer sur les populations et plus 
personne ne s’indigne que chaque matin les embouteillages 
paralysent les métropoles du monde, dans un insensé gaspillage 
de temps, de carburant, d’air pur et d’énergie humaine. Ce que 
certains appellent un «mal nécessaire» est en fait le résultat 
d’un abandon : celui de l’échelle humaine. À tel point que le 
problème, n’étant plus de notre dimension, nous le gérons par 
des mesures de surface (convaincus qu’il est une fatalité) qui 
sont comme un sparadrap sur une jambe en polyuréthane. 

Pour clore cet article, je voudrais dire un mot sur l’hyper- 
automatisation ; je suis prêt pour ce faire, à accepter tous les 
qualificatifsqu’on voudra: crétin, obtus, jobastron, dolichocéphale, 
mais je ne peux passer sous silence un processus aussi criminel 
(tueur d’emplois) que paradoxal (il jette de l’essence sur le feu). 

Tout économiste dûment qualifié m’objectera que fabriquer 
un automate crée des emplois (un concepteur, un fabricant, 
d’éventuels opérateurs et réparateurs), mais je serais curieux de 
voir un tableau comparatif des postes pérennes et des emplois 
perdus. 

Alors que les gens peu qualifiés vont grossir les rangs des 
chômeurs — et tout le monde n’a pas les moyens de devenir 
ingénieur en aéronautique —, les robots s’emparent des tâches 
qu’ils pourraient remplir. Je pense de plus en plus que la 
question du travail n’est pas seulement économique, sociale, 
pédagogique, que sais-je encore, elle est aussi philosophique. 
La machine qui seconde l’homme est un progrès, mais celle qui 
le remplace, et donc l’élimine? 


Qu’aucun de nous ne se sente à l’abri, les projets de robots 
peuvent toucher n’importe quelle profession : construction, 
santé, enseignement, agriculture... 

Dans le domaine artistique, le robot-peintre doit être, d’ores et 
déjà, réalisable ; seule sa rentabilité retarde sa naissance. Quand 
le marché de l’art en aura assez des fantaisies des plasticiens, 
cette machine sera construite. Couplée à un ordinateur nourri 
de toute la gamme des couleurs, des techniques, des sujets, 
des pensées d’artistes, elle produira le tableau désiré par le 
consommateur. Les futurs Monet, Dali, Soulages, pourront aller 
se rhabiller. 

Pour finir, l’hyper-automatisation a bouleversé l’échelle des 
valeurs, renvoyant au Moyen Âge les moyens les plus nobles 
du travail humain. Les quatre mots qui suivent sont-ils dans un 
ordre croissant ou décroissant? 

L’instrument, l’outil, la machine-outil, le robot. 


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ANNEXE 6 


Liste des grands problèmes environnementaux : 

Toxicité de l’eau 

Sols pollués durablement 

Destruction des espèces animales 

Disparition de la biodiversité, notamment végétale 

Exploitation démentielle des minéraux (sables, roche) 

Pertes de terres arables 

Diffusion dans l’air de plomb, isotopes radioactifs... 
Pollution par les ondes 

Nourriture infestée par lachimie (perturbateurs endocriniens) 
Mondialisation des parasites 
Surpeuplement 
Étalement urbain 

Épuisement des ressources énergétiques 
Changement climatique 
Artificialisation des sols 

Maîtrise insuffisante des déchets (ex. : les déchets ultimes) 

Environnement devenu stressant (voir la « peste grise ») 

Mortalité des insectes pollinisateurs 

Smogs de plus en plus fréquents et envahissants 

Difficulté à trouver le silence 

Pollution lumineuse... 


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Cela ne tient pas sur une page! Qui plus est, ma liste est 
certainement incomplète : libre à vous de m’aider à la compléter. 

J’ai fait l’impasse sur les problèmes secondaires; par 
exemple, le problème de l’eau (ressource globalement 
abondante) peut se subdiviser selon qu’on examine. 

- la pénurie (voir le conflit pour l’eau du Jourdain) 

- la dénaturation des cours (barrages, canalisations...) 

- la biodiversité (disparition des truites et des écrevisses 
autochtones, des moules de rivière) 

- la pollution, 1 — permanente (produits divers, dont des 
médicaments véhiculés par les urines) 2 — accidentelle (voir 
l’empoisonnement du Rio Doce au Brésil) 

- les inondations (effets démultipliés par les erreurs 
humaines) 

- la qualité (la plupart des eaux du robinet sont potables; 
dire qu’elles sont buvables, c’est une autre affaire)... 


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À VOUS DE JOUER ! 


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